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Le Carmel de Dijon  

Histoire      1604 - Commémoration de l’arrivée des carmélites espagnoles en France - 2004

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Résumé : Le dimanche 13 juin 2004, jour où l'église catholique célèbrait la fête du Corps et du Sang du Christ (quel symbole au-delà du faisceau de circonstances favorables pour cette date...), l'Ordre du Carmel commémorait le 4ème centenaire de l'arrivée des carmélites espagnoles venues former des françaises à la Réforme thérésienne.

En insistant sur l'humanité du Christ comme chemin pour aller à Dieu, l'inculturation du Carmel espagnol en France a produit une "onde de choc" qui se propage jusqu'à nous - répercutée par une Tradition vivante, dans laquelle s'inscrit Elisabeth.

 

En 1904, année où Elisabeth écrit cette Prière qui concentre toute sa spiritualité, les carmélites de la réforme thérésienne sont installées en France depuis trois siècles. Cet anniversaire a-t-il été commémoré alors ? Les archives du Carmel de Dijon et de l’Ordre en France n’en ont guère laissé de trace. A ce moment-là, il est vrai, les religieux sont bien préoccupés par l’évolution législative hostile aux Congrégations. A Dijon en particulier, le diocèse est secoué par l’affaire Le Nordez qui sera une des causes de la rupture des relations diplomatiques entre la France et le Vatican.

Que cet anniversaire ait été marqué ou non en 1904, « l’onde de choc » de l’arrivée des carmélites espagnoles venant initier quelques françaises à la manière de vivre le Carmel thérésien continue à se propager en France… jusqu’en 2004.

C’est pourquoi un regard sur ce passé, plus que la célébration d’un anniversaire, permet la commémoration d’un événement qui nous rejoint aujourd’hui.

Car l’arrivée des carmélites espagnoles en France a en effet marqué notre pays. D’abord en lui ouvrant, à sa manière propre, ce chemin vers Dieu qu’est la prière carmélitaine. Et par là, l’initiant à une sagesse façonnant sa spiritualité, sa culture, son humanisme.

 

Les écrits qu’Elisabeth de la Trinité a laissés la montrent héritière de cette Tradition carmélitaine française qu'elle contribue à porter jusqu’à nous.

 

 

1 – Inclusion fondatrice

 

On trouve dans les notes d’Élisabeth un papier où elle donne une liste, celle de la succession des Prieures du premier monastère de carmélites de la réforme thérésienne fondé en France en 1604, à Paris.

  

La liste des Prieures du premier Carmel français de 1604 à 1684  La liste des Prieures du premier Carmel français de 1687 à 1748  La liste des Prieures du premier Carmel français de 1741 à 1844

 

Cette liste se trouve aussi dans le second tome des Chroniques des carmélites (livre édité en 1846).

Deux noms de cette succession des Prieures du Carmel parisien touchent plus particulièrement le Carmel de Dijon, et donc Élisabeth.

Le premier est lié à la première fondation dijonnaise, puisqu’Anne de Jésus en est la fondatrice.

Le dernier, celui d’Isabelle de Saint Paul évoque la figure de celle qui fut la maîtresse des novices de sœur Marie de la Trinité – re-fondatrice du monastère dijonnais en 1865.

Les familles ont leur histoire qui se vit au fil des générations. De même les Carmels qui se transmettent eux aussi esprit et coutumes.

 

Quelle est la raison pour laquelle Élisabeth a recopié cette liste ? Travail de copiste pour la sœur archiviste ? Intérêt personnel d’Élisabeth pour l’histoire de l’Ordre ?  Nous ne le savons pas. Il n’en demeure pas moins que la présence de ce papier donne à voir à qui s’y arrête une continuité entre le premier Carmel français et le Carmel de Dijon, troisième fondation en France de l’Ordre réformé par Sainte Thérèse.

 

Continuité et aussi identité propre.

Pour le comprendre il faut remonter quelques années plus tôt.

En 1601 madame Acarie, femme d’un ligueur ardent - qui s’attirera les foudres d’Henri IV puis rentrera en grâce – se fait lire les œuvres de Sainte Thérèse d’Avila. Comme toute femme du monde elle tient salon. Catholique fervente et vivant en un siècle où la quête mystique est l’occupation ordinaire d’un grand nombre d’esprit, elle reçoit des personnes qui s’adonnent à cette recherche avec ardeur. Avancée elle-même dans la vie spirituelle, elle n’est pas d’emblée séduite par la Madre. Celle-ci lui apparaît cependant dans une vison et l’assure qu’elle contribuera à répandre en France la Réforme des carmélites déchaussée inaugurée à Avila (Espagne) le 24 août 1562.

Une telle prédiction en 1601 semble absolument irréalisable. Dans le contexte proche des guerres de religion, la France « huguenote » se heurte incessamment à la très catholique Espagne. Peu de choses suffisent à rompre toute relation entre les deux pays, voire à les interdire. Comment implanter en France un mouvement religieux né en Espagne ?

Mais… ce que femme veut, Dieu le veut… 

 

Et en 1604 quelques amis de madame Acarie acquis à la cause carmélitaine partent chercher en Espagne six carmélites qui forment comme la garde rapprochée de l’esprit de la Réformatrice du Carmel. Parmi elles Anne de Jésus qui sera Prieure du groupe et Anne de Saint Barthélémy, deux filles chères au cœur de Thérèse et piliers de la Réforme, à leur place respective : Anne de Jésus comme Prieure à Salamanque et Anne de Saint Barthélémy comme sœur converse à Avila.

porte de l'Eglise de St Pierre de Montmartre   

Statue de St Pierre à St Pierre de Montmartre

St Pierre de Montmartre, labbaye bénédictine où les carmélites espagnoles ont voulu aller se recueillir        

 

 

 

Le petit groupe arrive à Paris le 15 octobre 1604 et emménage au Prieuré de Notre Dame des Champs, en attendant que le Monastère soit prêt.

Rapidement une fissure qui deviendra un fossé se creuse entre Anne de Jésus et Pierre de Bérulle. Le futur cardinal est l’un des trois ecclésiastiques chargés du gouvernement des moniales (Il sera le fondateur de l’Oratoire de France). Anne de Jésus a conscience d’être dépositaire de l’esprit de la Mère Thérèse et veille avec un soin jaloux à l’application des Constitutions thérésiennes où il s’y trouve condensé. Elle attache – comme Thérèse avant elle – une grande importance à cette observance. Et elle entend bien former les françaises qui rejoignent le groupe espagnol dans le plus pur esprit thérésien.

 

Pierre, cardinal de Bérulle

Pierre de Bérulle a aussi ce souci de formation. Mais sa propre spiritualité est un peu différente de celle du carmel thérésien et sa sensibilité ne rejoint pas celle d’Anne de Jésus. Ainsi celle-ci aurait souhaité que le premier monastère français soit dédié à Saint Joseph. Monsieur de Bérulle impose le vocable de l’Incarnation. Autre sujet de discorde : la décision du futur cardinal de nommer sœur Anne de Saint Barthélémy comme Prieure du Carmel de Pontoise fondé dès le début de l’année 1605. Cette dernière acceptera alors l’entrée d’une jeune femme originaire du protestantisme. C’en est trop alors aux yeux d’Anne de Jésus qui tremble de voir s’introduire l’hérésie dans le Carmel…

 

Elle accueille donc avec bienveillance la proposition du recteur des jésuites de Dijon : une dame Chevrier propose sa personne et ses biens pour permettre l’implantation dans la cité des ducs de l’Ordre dont la renommée de ferveur et de sainteté est déjà grande dans le royaume. Contre l’avis de sœur Louise de Jésus (l’une des premières carmélites françaises – qui deviendra dans quelques mois la première Prieure française… à Dijon, justement…) qui l’incite à davantage de prudence. Anne de Jésus accepte. Outre l’opportunité que lui donne cette fondation pour s’éloigner des troubles parisiens, le fait qu’elle se réalise dans la plus grande pauvreté n’est pas sans séduire Anne de Jésus car cela la rend plus conforme aux désirs chers au cœur de la Madre : : « Il ne serait pas bon que la maison de treize pauvres petites fasse grand bruit en tombant » (Thérèse de Jésus, le Chemin de la Perfection).

 

Le 15 septembre cinq carmélites quittent Paris. Anne de Jésus est accompagnée de deux autres sœurs espagnoles originaires du même Carmel de Salamanque : Béatrix de la Conception  et Isabelle des Anges. Deux novices – françaises – ont été désignées pour cette fondation : Marie de la Trinité et Françoise de la Croix ; deux postulantes (Thérèse de Jésus et Catherine des Anges) sont agrégées au groupe fondateur ainsi qu’une sœur converse : Marie de Saint Albert – françaises toutes les trois. Elles arrivent à Dijon le 20 septembre. Le 21, fête de Saint Matthieu la Messe est célébrée, la fondation est faite. Le monastère est dédié à Saint Joseph.

 

Anne de Jésus retrouve une certaine sérénité. Le 1er novembre suivant elle reçoit la profession de Marie de la Trinité qui sera la première carmélite professe française.

 

Le rayonnement du Carmel de Dijon s’étend rapidement. Il favorise la rencontre entre Anne de Jésus et la jeune baronne de Chantal, qui en cette même année 1604 fait une rencontre décisive en écoutant la prédication de carême de l’évêque de Genève, le futur Saint François de Sales. Ce qui influencera discrètement l’esprit de la future Visitation.

Très vite les vocations affluent. La maison est cependant bien pauvre et pas très salubre. Anne de Jésus va donc se préoccuper de trouver un autre terrain pour aménager un monastère sain. Les recherches et les tractations immobilières prennent du temps. Mais la fondatrice n’a plus de temps. Les Pays-Bas la réclament pour implanter là-bas le Carmel thérésien. Elle quitte donc Dijon en 1606.

Anne de Jésus a vraiment aimé la Communauté de Dijon. Comme signe, la tradition a conservé les paroles d’une chanson qu’elle avait composée et dont le refrain disait :

 

Qui va chercher la perfection

La trouvera aux filles de Dijon.

Ses filles lui resteront profondément attachées, gardant fidèlement comme preuve de leur affection le dépôt de l’esprit thérésien qu’elle leur avait confié.façade de l'Eglise du premier Carmel de Dijon (rue Sainte Anne)

 

Inséré dans l’ensemble des fondations issues de la venue en France des Carmélites espagnoles, le Carmel de Dijon vit cependant de son identité propre. Identité qui prend sa source dans l’esprit le plus authentiquement thérésien et qui le rendant proche du Carmel français l’aidera à ne pas se laisser déstabiliser par les crises que celui-ci connaîtra.

 

 

2 – Une héritière

 

Entrant au carmel à Dijon, Elisabeth s’imprègne, avec ses sœurs de cet esprit du Carmel thérésien dont elles vivent.

Les notes personnelles d’Elisabeth attestent mentionnent aussi des lectures faites dans des œuvres liées au Carmel français : la vie d’Anne de Jésus, les écrits de Madeleine de Saint Joseph (du premier carmel parisien), des sermons sur Thérèse de Saint Augustin (madame Louise de France, fille de Louis XV entrée au Carmel de Saint Denis) l’intérêt porté aux carmélites de Compiègne et surtout, Thérèse de l’Enfant Jésus (du Carmel de Lisieux).

A travers ces notes Elisabeth se laisse conduire par l’enseignement fondamental de la Mère Thérèse qu’Anne de Jésus s’est acharnée à propager en France : c’est par l’humanité du Christ que l’on va à Dieu.

 

En 1605 Anne de Jésus confiait à un correspondant :

J’essaie de leur faire regarder [aux françaises entrées au postulat du premier Carmel parisien] et imiter Notre Seigneur Jésus Christ, car ici on se souvient peu de lui ; tout consiste en une simple vue de Dieu, je ne sais comment ils peuvent faire cela tout le temps ; depuis le glorieux Saint Denys, qui écrivit la Théologie mystique, tous s’y adonnent par suspension plus que par imitation. C’est une étrange manière, je ne la comprends pas… (lettre à Monseigneur Diego de Yepes, évêque de Tarazona, le 8 mars 1605 alors qu’Anne de Jésus est Prieure à Paris)

 

Dans le Chemin de la Perfection Thérèse d’Avila insiste auprès de ses filles :

 

Voyez, je ne vous demande pas en ce moment d'arrêter sur lui votre pensée, de produire quantité de réflexions, de tirer de votre esprit de hautes et subtiles considérations. Tout ce que je vous demande, c'est de le regarder. Et qui vous empêche de tourner les yeux de votre âme vers ce divin Maître, pour un instant seulement, si vous ne pouvez davantage? Vous êtes bien capable de regarder les objets les plus laids! Comment ne pourriez-vous regarder l'objet le plus beau qu'on puisse imaginer ?

 

Et ce regard posé sur Jésus nous fait grandir dans cet échange intime d’amitié avec lui qu’est la prière thérésienne. Alors se réalise la parole de Jésus : « Si quelqu'un m'aime, il gardera ma parole, et mon Père l'aimera et vous viendrons vers lui et nous nous ferons une demeure chez lui. » (évangile selon Saint Jean chapitre 14, verset 17).

 

Les françaises qui sont entrées au carmel ont donc été initiées à cette manière d’aller à Dieu. Chacune en en vivant a contribué à porter cette tradition jusqu’à nous.

Elisabeth le fait en particulier, par sa Prière. Car c’est bien la contemplation du Crucifié qui la conduit au Père et la vie avec et dans le Christ qui la fait entrer au plus profond du Mystère de Dieu.

Ainsi Elisabeth contribue à porter l’onde de choc que constitue l’arrivée en France des carmélites espagnoles. Et elle la fait résonner encore aujourd’hui. Car à l’heure de l’œcuménisme et du dialogue interreligieux il reste toujours indispensable de revenir au mystère de l’Incarnation comme chemin d’accès à Dieu, le Christ étant l’unique porte donnant accès au Père.

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