|
Un succès foudroyant !
Le succès l’emporte immédiatement dans tous les coins de
France et dans les cinq parties du monde. Les rééditions se
succèdent après l’enlèvement des 1500 exemplaires de la première : une seconde
édition sort fin mars 1910 (et déjà est réclamée une édition de propagande, de
moindre format et de prix moins élevé) ; puis une troisième le 20 décembre
1910 : « Notre troisième édition des "Souvenirs", parue le 20 décembre
dernier, s'envole... 800 exemplaires en deux mois » confie Mère Germaine à
un correspondant en février 1911. La quatrième édition paraît en septembre
1911 : « Notre quatrième édition, parue il y a six semaines, s'enlève
plus rapidement encore que les précédentes, c'est inouï. » (lettre de Mère
Germaine du 6 novembre 1911). Une 5ème édition est mise en chantier
qui sortira fin décembre 1912. Au cours de cette même année la correspondance de
Mère Germaine garde la trace de pourparlers avancés pour traduire les
Souvenirs. L’Angleterre a les prémices des traductions en 1912, suivie de
près par les Etats-Unis, l’Espagne et l’Italie en 1913. En 1914 les Brésiliens
lisent à leur tour les Souvenirs nouvellement traduits en portugais. Les
Allemands et les Autrichiens les découvrent en 1915, ainsi que les Hollandais.
Ils devancent de peu les Belges qui fourniront en 1916 une édition flamande.
Après le Chili en 1921, Elisabeth passe aux Ruthènes grâce à une édition
canadienne en 1923. Dans le même temps elle arrive chez les yougoslaves et les tchéco-slaves. En 1943 elle retrouve l’Amérique latine avec une traduction en
Argentine. Elle passe au Japon en 1947, 9 ans avant la dernière édition
française en date, qui donnera le jour au 96000ème volume.
Et Mère Germaine de s’émerveiller : « tout se passe comme
si l'on faisait une propagande acharnée, tandis que nous avons renoncé dès le
début à celle plus modeste qui nous avait été conseillée. C'est donc bien
l’œuvre de Dieu seul. » (correspondance).
Cette œuvre de Dieu manifeste l’universalité d’Elisabeth.
Elle traverse tous les milieux sociaux, ecclésiaux (des laïcs aux théologiens,
sans parler des évêques de Dijon qui lui manifestent une bienveillance ne se
démentant pas au fil des éditions successives), linguistiques (comme en témoigne
le nombre d’expressions linguistiques qui véhiculent les Souvenirs), spirituels
(la première traduction des Souvenirs est faite par des Bénédictines anglaises,
la traduction italienne par un Dominicain), nationaux (les Souvenirs ne sont-ils
pas traduits à Vienne et à Kevelaer, près de Münster, en Allemagne, en pleine
première guerre mondiale ?)

Eclipse
Et cependant les Souvenirs, au moins en France, vont cesser
de paraître après 1956. Plusieurs raisons, peut-être, sont la cause de cette
suspension : les travaux du Père M.M. Philipon puis de Urs von Balthasar qui en
systématisant le message d’Elisabeth le rendent peut-être plus facilement
accessible par certains côtés ; par ailleurs le bouillonnement d’idées, qui
rendra possible l’éclosion du Concile Vatican II quelques années après, prend de
la distance avec une certaine forme d’expression mystique de la vie de foi ; et
puis la suspicion dont fait l’objet le XIXème siècle religieux auquel on
reproche souvent une expression mièvre de la foi englobe le discours de Mère
Germaine qui, pour fine et lucide qu’elle soit, est aussi tributaire de son
époque. Enfin la parution des œuvres complètes orientent l’intérêt des amis
d’Elisabeth plus directement vers ses écrits propres, on ne saurait s’en
plaindre…
De ce fait – au moins en France, les Souvenirs sont devenus
introuvables. Ce qui est cependant une grande perte au regard de la connaissance
d’Elisabeth. Car en écrivant les Souvenirs, Mère Germaine livre une richesse
inégalable.
Incontournables...
Etant sa Prieure, elle a tenu en effet auprès d’Elisabeth un
rôle privilégié. Elle n’est pas extérieure à la vie qu’elle raconte, elle en est
aussi une des actrices. Toutes choses égales par ailleurs elle joue pour
l’écriture de la vie d’Elisabeth le même rôle qu’un Raymond de Capoue a tenu
pour Catherine de Sienne où que Frère Arnaud a été pour Angèle de Foligno. Comme
l’un et l’autre, parce qu’elle était sa Prieure (son « Prêtre » dira Elisabeth),
elle a reçu d’Elisabeth les confidences qui auront marqué son itinéraire
spirituel.
Un récit de récits
Son souci de permettre aux « parfums de sa vie d'oraison
[d’]attirer un grand nombre d'âmes dans les voies intérieures » l’incitera à
solliciter les souvenirs de ceux qui ont accompagné et entouré Elisabeth, leur
demandant d’aller jusqu’au bout de la profondeur de leur témoignage, sachant
déjà ce qu’Elisabeth a pu leur confier et qu’ils pourront dire en leur nom
personnel. Le livre de Mère Germaine est donc un récit de souvenirs, qui ne sont
pas uniquement les siens. Ce qui lui donne une certaine objectivité. Celle-ci
étant aussi garantie par l’accueil unanime qui fut réservé aux Souvenirs, aussi
bien dans la famille d’Elisabeth, chez ses amis, que dans la Communauté où elle
vécu.
Elisabeth telle qu'elle-même
Au long des 18 chapitres Mère Germaine brosse un portrait
vivant de Laudem Gloriae où le souci de vérité, s’il montre les sommets
d’amour de Dieu où Elisabeth fut conduite, expose aussi ses faiblesses, ses
combats.
Composé de manière très équilibré, le livre est articulé
autour de trois parties s’accrochant aux étapes extérieures de la vie
d’Elisabeth : les prévenances divines, au Carmel, au seuil de
l’éternité.
Les 5 premiers chapitres présentent Elisabeth jusqu’à son
entrée au Carmel. Dans une langue dépouillée et concise Mère Germaine relit la
vie d’Elisabeth faisant résonner avec le cœur de la carmélite les dates
importantes de son enfance, sa naissance un dimanche, son baptême le jour de la
fête de Sainte Marie-Madeleine… Sans s’attarder à de multiples détails Mère
Germaine sait astucieusement mettre son lecteur « dans l’ambiance ». Des traits
ou des mots choisis l’installent au cœur de la vie de Sabeth et le font vibrer à
ses joies et à ses peines.
Elisabeth s’était émerveillée, à la lecture de Saint Paul, de
ce que nous sommes prédestinés à être la louange de la gloire de Dieu. Mère
Germaine montre comment cette prédestination s’est incarnée chez Elisabeth, dans
le désir d’une réponse entière à l’Amour qui se présentait.
Avec la seconde partie qui couvre les 6 chapitres suivants,
Elisabeth entre et vit au Carmel. Son profond recueillement, sa délicate charité
à l’égard de chacune de ses sœurs ne la dispensent pas d’avoir à devenir
carmélite. D’où la période obscure du noviciat, sur laquelle s’étend le silence
de Mère Germaine. Peut-être est-ce à ce moment-là, où Elisabeth s’est appuyée
plus fortement sur sa Prieure, que Mère Germaine a entendu les harmoniques de sa
spiritualité correspondre à la sienne propre. Ce qui a pu lui permettre d’oser
l’accompagner, loin, dans la fermeté et la tendresse.
Les 7 chapitres de la dernière partie retracent l’évolution
de la maladie d’Elisabeth et surtout sa répercussion spirituelle : la
transformation d’Elisabeth dans le Christ Crucifié, selon son désir.
Ce bref résumé est impuissant à faire ressortir la richesse –
une fois encore – et la force de présence de ce récit. D’une certaine manière le
texte de Mère Germaine la livre autant qu’il livre Elisabeth. Il révèle sa
finesse spirituelle, et toute sa sagesse humaine. Une telle constatation donne
d’autant plus de poids à ses propos. Ce qui rend ce document incontournable pour
une connaissance approfondie d’Elisabeth. Et peut aussi expliquer la rapidité et
l’ampleur de son rayonnement.
Les Souvenirs sont enrichis en annexes de quelques textes
d’Elisabeth, dont la Dernière Retraite, Comment on peut trouver le
ciel sur la terre, quelques lettres et poésies ; ainsi, bien sûr, que sa
Prière.
Le combat pour la vérité
Au fil des éditions entre 1909 et 1926 – ou plutôt des
rééditions - le texte connut peu de remaniements. Il fut imprimé par
l’imprimerie Jobard à Dijon, et les moyens techniques rendaient alors difficile
l’insertion de modifications sans remettre en cause de façon conséquente sa mise
en page et sa composition typographique. En 1926, l’édition est confiée à l’imprimerie
(puis les éditions) Saint Paul. Mère Germaine en profite pour revoir
entièrement le texte « je revois attentivement ces pages écrites avec trop
d'abandon sous le charme des derniers mois de notre sainte petite Sœur et je
regrette telles expressions et citations qui n'ont pas été pesées alors et qui
peuvent donner prise à des critiques au moins à quelque surprise pour qui prend
tout à la lettre et n'a pas connu notre Elisabeth. » Après avoir admiré la
sagesse de Mère Germaine, cette affirmation nous fait soupçonner un scrupule
excessif d’humilité. Mais son grand souci est alors de protéger Elisabeth de
tout ce qui pourrait affadir le parfum de sa trace spirituelle. Ne voudrait-on
pas, par exemple, faire d’Elisabeth un pur produit valléen, où la plonger dans
Saint Paul dès avant son entrée au Carmel ! Mère Germaine souffre des
inexactitudes qui commencent à circuler et qui portent atteinte à la vérité de
la « trajectoire » d’Elisabeth. Car, au-delà de la date précise du recours à
Saint Paul, c’est le rapport d’Elisabeth à l’Ecriture qui est mal pris en
considération et qui voile la simplicité de son oraison antérieurement à cette
découverte paulinienne.
Les retouches apportées ne modifient pas notablement la
structure du texte. Un seul chapitre est ajouté : A la lumière, à l’amour, à
la vie pour raconter le rayonnement d’Elisabeth, la rapide diffusion des
Souvenirs et les attestations touchant la mission providentielle d’Elisabeth.
Les vœux pour la glorification d’Elisabeth, tout en clôturant le livre font
résonner une nouvelle fois des cinq parties du monde l’unanimité qui avait déjà
appelé son écriture et témoignent que le parfum s’est répandu.
Texte incontournable donc, mais introuvable, au moins en
français. Le centenaire de la mort d’Elisabeth – au rayonnement de laquelle il a
tant contribué - était l’occasion de le faire revivre en
le rendant à sa destination première : sa lecture par les amis d’Elisabeth.
Le texte des Souvenirs
|