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Mère Germaine se souvient     

 

Il est une coutume au Carmel, à la mort d’une sœur : écrire une lettre circulaire aux monastères amis pour leur faire sentir le parfum que laisse la vie de celle qui est partie.

 

 

 

Une circulaire

Fin décembre 1906 les monastères amis de celui de Dijon reçoivent la circulaire d’Elisabeth de la Trinité. Sa longueur, inhabituelle pour ce genre d’écrit : 12 pages, fait pressentir quel prix est attaché à la vie relatée. Cela éveille une attention, allant croissant au fil du texte, et qui donne l’envie d’en savoir davantage. Ainsi la circulaire se répand, d’abord dans les Carmels puis au-delà, et les demandes pour avoir plus de détails sur la vie d’Elisabeth s’amplifient.

 

 

 

De la circulaire aux Souvenirs

Un second tirage, effectué dès la première quinzaine de janvier 1907, ne suffit pas à satisfaire toutes les requêtes. Devant l’intérêt ainsi manifesté, Mère Germaine envisage sérieusement de donner corps à un projet qu’elle portait alors même qu’elle rédigeait l’« esquisse de cette âme et de cette vie » : écrire une « notice ». Là elle pourra compléter le portrait spirituel brossé à grands traits et l’enrichir de plus amples détails biographiques.

Dès le mois de février 1907 madame Catez, la mère d’Elisabeth, laisse percevoir dans sa correspondance avec Mère Germaine, son impatience d’avoir cette « notice ». Il lui faut cependant compter avec les multiples occupations d’une Prieure qui laisse sa charge pour prendre celle d’économe le 23 octobre 1907.

De plus Mère Germaine écrit avec peine : « C'est à genoux », priant sans cesse pour obtenir les lumières de l'Esprit-Saint, qu'elle écrivit cet ouvrage, oeuvre de prières et de larmes » nous apprend sa propre circulaire. Le désir de Mère Germaine est en effet de révéler le visage spirituel d’Elisabeth dans la fraîcheur qu’elle et ses sœurs lui connaissent. Ce projet ambitieux doit se réaliser dans les limites qu’impose le respect dû aux personnes de l’entourage d’Elisabeth. Il faut parler avec délicatesse de ce qu’elle a pu vivre douloureusement avec telle ou telle.

La rédaction, lente, n’est achevée qu’en mars 1909. Après relecture, l’ouvrage obtient l’approbation enthousiaste de l’évêque de Dijon et sort des presses de l’imprimerie Jobard au mois de novembre suivant.

Présentation des Souvenirs

Les Souvenirs

 

Chronologie

Naissance

Baptême

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Musicienne

Adolescence

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Désir du Carmel

Entrée au Carmel

La tradition du Carmel

Carmel de Dijon (histoire)

Carmel : lieux d'Elisabeth

Postulat

Prise d'Habit

Noviciat

Profession

Prise de voile

Louange de gloire

Maladie

 

Béatification

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un succès foudroyant !

Le succès l’emporte immédiatement dans tous les coins de France et dans les cinq parties du monde. Les rééditions se succèdent après l’enlèvement des 1500 exemplaires de la première : une seconde édition sort fin mars 1910 (et déjà est réclamée une édition de propagande, de moindre format et de prix moins élevé) ; puis une troisième le 20 décembre 1910 : « Notre troisième édition des "Souvenirs", parue le 20 décembre dernier, s'envole... 800 exemplaires en deux mois » confie Mère Germaine à un correspondant en février 1911. La quatrième édition paraît en septembre 1911 : « Notre quatrième édition, parue il y a six semaines, s'enlève plus rapidement encore que les précédentes, c'est inouï. » (lettre de Mère Germaine du 6 novembre 1911). Une 5ème édition est mise en chantier qui sortira fin décembre 1912. Au cours de cette même année la correspondance de Mère Germaine garde la trace de pourparlers avancés pour traduire les Souvenirs. L’Angleterre a les prémices des traductions en 1912, suivie de près par les Etats-Unis, l’Espagne et l’Italie en 1913. En 1914 les Brésiliens lisent à leur tour les Souvenirs nouvellement traduits en portugais. Les Allemands et les Autrichiens les découvrent en 1915, ainsi que les Hollandais. Ils devancent de peu les Belges qui fourniront en 1916 une édition flamande. Après le Chili en 1921, Elisabeth passe aux Ruthènes grâce à une édition canadienne en 1923. Dans le même temps elle arrive chez les yougoslaves et les tchéco-slaves. En 1943 elle retrouve l’Amérique latine avec une traduction en Argentine. Elle passe au Japon en 1947, 9 ans avant la dernière édition française en date, qui donnera le jour au 96000ème volume.

Et Mère Germaine de s’émerveiller : « tout se passe comme si l'on faisait une propagande acharnée, tandis que nous avons renoncé dès le début à celle plus modeste qui nous avait été conseillée. C'est donc bien l’œuvre de Dieu seul. » (correspondance).

Cette œuvre de Dieu manifeste l’universalité d’Elisabeth. Elle traverse tous les milieux sociaux, ecclésiaux (des laïcs aux théologiens, sans parler des évêques de Dijon qui lui manifestent une bienveillance ne se démentant pas au fil des éditions successives), linguistiques (comme en témoigne le nombre d’expressions linguistiques qui véhiculent les Souvenirs), spirituels (la première traduction des Souvenirs est faite par des Bénédictines anglaises, la traduction italienne par un Dominicain), nationaux (les Souvenirs ne sont-ils pas traduits à Vienne et à Kevelaer, près de Münster, en Allemagne, en pleine première guerre mondiale ?)

 

 

Eclipse

 

Et cependant les Souvenirs, au moins en France, vont cesser de paraître après 1956. Plusieurs raisons, peut-être, sont la cause de cette suspension : les travaux du Père M.M. Philipon puis de Urs von Balthasar qui en systématisant le message d’Elisabeth le rendent peut-être plus facilement accessible par certains côtés ; par ailleurs le bouillonnement d’idées, qui rendra possible l’éclosion du Concile Vatican II quelques années après, prend de la distance avec une certaine forme d’expression mystique de la vie de foi ; et puis la suspicion dont fait l’objet le XIXème siècle religieux auquel on reproche souvent une expression mièvre de la foi englobe le discours de Mère Germaine qui, pour fine et lucide qu’elle soit, est aussi tributaire de son époque. Enfin la parution des œuvres complètes orientent l’intérêt des amis d’Elisabeth plus directement vers ses écrits propres, on ne saurait s’en plaindre…

De ce fait – au moins en France, les Souvenirs sont devenus introuvables. Ce qui est cependant une grande perte au regard de la connaissance d’Elisabeth. Car en écrivant les Souvenirs, Mère Germaine livre une richesse inégalable.

 

 

 

Incontournables...

Etant sa Prieure, elle a tenu en effet auprès d’Elisabeth un rôle privilégié. Elle n’est pas extérieure à la vie qu’elle raconte, elle en est aussi une des actrices. Toutes choses égales par ailleurs elle joue pour l’écriture de la vie d’Elisabeth le même rôle qu’un Raymond de Capoue a tenu pour Catherine de Sienne où que Frère Arnaud a été pour Angèle de Foligno. Comme l’un et l’autre, parce qu’elle était sa Prieure (son « Prêtre » dira Elisabeth), elle a reçu d’Elisabeth les confidences qui auront marqué son itinéraire spirituel.

 

Un récit de récits

Son souci de permettre aux « parfums de sa vie d'oraison [d’]attirer un grand nombre d'âmes dans les voies intérieures » l’incitera à solliciter les souvenirs de ceux qui ont accompagné et entouré Elisabeth, leur demandant d’aller jusqu’au bout de la profondeur de leur témoignage, sachant déjà ce qu’Elisabeth a pu leur confier et qu’ils pourront dire en leur nom personnel. Le livre de Mère Germaine est donc un récit de souvenirs, qui ne sont pas uniquement les siens. Ce qui lui donne une certaine objectivité. Celle-ci étant aussi garantie par l’accueil unanime qui fut réservé aux Souvenirs, aussi bien dans la famille d’Elisabeth, chez ses amis, que dans la Communauté où elle vécu.

 

Elisabeth telle qu'elle-même

Au long des 18 chapitres Mère Germaine brosse un portrait vivant de Laudem Gloriae où le souci de vérité, s’il montre les sommets d’amour de Dieu où Elisabeth fut conduite, expose aussi ses faiblesses, ses combats.

Composé de manière très équilibré, le livre est articulé autour de trois parties s’accrochant aux étapes extérieures de la vie d’Elisabeth : les prévenances divines, au Carmel, au seuil de l’éternité.

Les 5 premiers chapitres présentent Elisabeth jusqu’à son entrée au Carmel. Dans une langue dépouillée et concise Mère Germaine relit la vie d’Elisabeth faisant résonner avec le cœur de la carmélite les dates importantes de son enfance, sa naissance un dimanche, son baptême le jour de la fête de Sainte Marie-Madeleine… Sans s’attarder à de multiples détails Mère Germaine sait astucieusement mettre son lecteur « dans l’ambiance ». Des traits ou des mots choisis l’installent au cœur de la vie de Sabeth et le font vibrer à ses joies et à ses peines.

Elisabeth s’était émerveillée, à la lecture de Saint Paul, de ce que nous sommes prédestinés à être la louange de la gloire de Dieu. Mère Germaine montre comment cette prédestination s’est incarnée chez Elisabeth, dans le désir d’une réponse entière à l’Amour qui se présentait.

Avec la seconde partie qui couvre les 6 chapitres suivants, Elisabeth entre et vit au Carmel. Son profond recueillement, sa délicate charité à l’égard de chacune de ses sœurs ne la dispensent pas d’avoir à devenir carmélite. D’où la période obscure du noviciat, sur laquelle s’étend le silence de Mère Germaine. Peut-être est-ce à ce moment-là, où Elisabeth s’est appuyée plus fortement sur sa Prieure, que Mère Germaine a entendu les harmoniques de sa spiritualité correspondre à la sienne propre. Ce qui a pu lui permettre d’oser l’accompagner, loin, dans la fermeté et la tendresse.

Les 7 chapitres de la dernière partie retracent l’évolution de la maladie d’Elisabeth et surtout sa répercussion spirituelle : la transformation d’Elisabeth dans le Christ Crucifié, selon son désir.

Ce bref résumé est impuissant à faire ressortir la richesse – une fois encore – et la force de présence de ce récit. D’une certaine manière le texte de Mère Germaine la livre autant qu’il livre Elisabeth. Il révèle sa finesse spirituelle, et toute sa sagesse humaine. Une telle constatation donne d’autant plus de poids à ses propos. Ce qui rend ce document incontournable pour une connaissance approfondie d’Elisabeth. Et peut aussi expliquer la rapidité et l’ampleur de son rayonnement.

Les Souvenirs sont enrichis en annexes de quelques textes d’Elisabeth, dont la Dernière Retraite, Comment on peut trouver le ciel sur la terre, quelques lettres et poésies ; ainsi, bien sûr, que sa Prière.

 

Le combat pour la vérité

Au fil des éditions entre 1909 et 1926 – ou plutôt des rééditions - le texte connut peu de remaniements. Il fut imprimé par l’imprimerie Jobard à Dijon, et les moyens techniques rendaient alors difficile l’insertion de modifications sans remettre en cause de façon conséquente sa mise en page et sa composition typographique. En 1926, l’édition est confiée à l’imprimerie (puis les éditions) Saint Paul. Mère Germaine en profite pour revoir entièrement le texte « je revois attentivement ces pages écrites avec trop d'abandon sous le charme des derniers mois de notre sainte petite Sœur et je regrette telles expressions et citations qui n'ont pas été pesées alors et qui peuvent donner prise à des critiques au moins à quelque surprise pour qui prend tout à la lettre et n'a pas connu notre Elisabeth. » Après avoir admiré la sagesse de Mère Germaine, cette affirmation nous fait soupçonner un scrupule excessif d’humilité. Mais son grand souci est alors de protéger Elisabeth de tout ce qui pourrait affadir le parfum de sa trace spirituelle. Ne voudrait-on pas, par exemple, faire d’Elisabeth un pur produit valléen, où la plonger dans Saint Paul dès avant son entrée au Carmel ! Mère Germaine souffre des inexactitudes qui commencent à circuler et qui portent atteinte à la vérité de la « trajectoire » d’Elisabeth. Car, au-delà de la date précise du recours à Saint Paul, c’est le rapport d’Elisabeth à l’Ecriture qui est mal pris en considération et qui voile la simplicité de son oraison antérieurement à cette découverte paulinienne.

Les retouches apportées ne modifient pas notablement la structure du texte. Un seul chapitre est ajouté : A la lumière, à l’amour, à la vie pour raconter le rayonnement d’Elisabeth, la rapide diffusion des Souvenirs et les attestations touchant la mission providentielle d’Elisabeth. Les vœux pour la glorification d’Elisabeth, tout en clôturant le livre font résonner une nouvelle fois des cinq parties du monde l’unanimité qui avait déjà appelé son écriture et témoignent que le parfum s’est répandu.

Texte incontournable donc, mais introuvable, au moins en français. Le centenaire de la mort d’Elisabeth – au rayonnement de laquelle il a tant contribué - était l’occasion de le faire revivre en le rendant à sa destination première : sa lecture par les amis d’Elisabeth.

Le texte des Souvenirs