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INTRODUCTION
Sommaire
Le 9 novembre 1906, Dieu appelait à l'éternelle vision de paix
Sœur Elisabeth de la Trinité, religieuse professe de notre Carmel, âgée
de 26 ans. La lettre circulaire adressée, selon l'usage, à nos
monastères, leur fit justement pressentir que cette âme devait avoir une
histoire révélant une fidélité peu ordinaire, et bon nombre d'entre eux
nous exprimèrent le désir de la connaître. Nous hésitâmes longtemps ;
comment pénétrer plus avant dans ce sanctuaire privilégié, en faire
admirer les merveilles, alors que l'humilité et le silence les avaient
couvertes de leur voile ?
Outre que cette courte existence ne comptait guère plus de quatre années
écoulées dans l'ombre du noviciat, et huit mois passés à l'infirmerie,
tout y avait paru si simple et si divin, que le détail semblait devoir
échapper à l'analyse. Pourtant l'accueil fait par nos monastères à la
première révélation d'une âme dont le sillon paraissait à tous si
lumineux, leurs vives instances pour « qu'aucun rayon de cette petite
étoile ne fût laissé sous le boisseau », remplissaient nos cœurs d'une
douce joie.
Une lettre résume les sentiments qui nous furent alors exprimés avec une
fraternelle et toute cordiale spontanéité ; elle fera connaître cet
accueil et l'impression de grâce produite par la circulaire de Sœur
Elisabeth de la Trinité. Parce qu'elle nous vient d'un Carmel qui
personnifie les grandes traditions de l'Ordre dont il fut en France le
berceau, l'appréciation suivante justifie l'estime en laquelle l'humble
enfant que nous avons la mission de dépeindre, demeure dans le souvenir
de sa famille religieuse.
« Merci de nous avoir si bien fait connaître cette belle âme par la
circulaire que nous avons déjà lue et relue. C'est bien là la vie d'une
Carmélite entrant pleinement dans sa vocation, et allant droit à Dieu
avec toute l'ardeur de l'amour. On éprouve, en, la lisant, une réelle
impression de grâce ; nous en sommes édifiées, pénétrées, remuées
jusqu'au fond du cœur.
» Tout est bien dans cette vie. Ce que votre sainte enfant a promis de
demander après sa mort, répond admirablement à l'esprit de notre
vocation ; c'est sérieux, religieux, en même temps qu'élevé. Dieu soit
béni de donner ces trésors de grâce au Carmel !
» Il me semble que vous ne nous avez pas tout dit c'était juste et
nécessaire dans la circulaire, mais ne puis-je vous demander quelques
détails sur cette vie d'oraison ?... »
Plus tard, revenant sur ces détails et répondant à nos hésitations
devant le projet d'une publication plus étendue, la même Mère nous
écrivait : « Ne vous laissez pas arrêter par le peu de documents que
pourrait offrir cette courte vie cachée en Dieu ; c'est le fait de bien
des vies qui répandent un parfum céleste, sans présenter beaucoup de
faits. La simplicité et le silence de Sœur Elisabeth de la Trinité
seront de précieux modèles pour le Carmel et pour bien des âmes. Il n'y
a qu'une voix ici pour dire : il faut écrire une notice. »
De pieuses indiscrétions, providentiellement commises à l'endroit
de notre lettre circulaire, portèrent hors du cloître les échos de cette
vie angélique ; de toutes parts nous vinrent alors les mêmes instances,
et si pressantes, que nous dûmes nous rendre à la voix de Dieu,
et songer sérieusement à publier nos Souvenirs.
Tel est le titre que nous adoptons pour ces pages forcément incomplètes
à tous égards, et dont nous n'avons accepté la rédaction qu'afin
d'assurer à la physionomie qu'il s'agissait de reproduire, toute la
ressemblance possible, et de garder à cette fleur du Carmel son parfum
monastique.
Grâce à Dieu qui voulait sans doute le rayonnement de sa « louange de
gloire », les lettres de Sœur Elisabeth de la Trinité ont été
religieusement conservées. Fidèle écho de son âme, sa correspondance n'a
besoin que d'être classée dans l'ordre des faits à reconstituer, pour
lui permettre de se dépeindre le plus souvent elle-même. Quelques
souvenirs d'amis joints aux nôtres, quelques notes spirituelles dont il
sera fait. mention en leur lieu, sont nos seuls documents. Nous y
joignons certaines poésies de Sœur Elisabeth : elles achèvent de la
révéler.
Le recueillement peut être considéré comme la caractéristique de cette
âme, du moins nous plaisons-nous à signaler ce trait particulier de sa
physionomie, car si l'oraison, l'humilité, l'amour de la souffrance et
la force dans l'épreuve font admirer en elle l'action divine, toutefois
ces dons excellents ne fructifièrent en notre petite sœur que parce
qu'elle était ce « Jardin fermé » dont l'Epoux divin se réserve la
culture.
« Vous ne serez héroïque, lui avait-il été dit, que le jour où vous
serez tout ut à fait recueillie au fond de vous-même. » Cette parole,
gravée dans son cœur, accrut encore sa passion du silence et développa
cet esprit de solitude, tellement apprécié par elle comme un moyen
assuré de sainteté, qu'avant de mourir elle nous a souvent répété : «
Au ciel, je le crois, ma mission sera d'attirer les dures dans le
recueillement intérieur, en les aidant à sortir d'elles-mêmes pour
adhérer à Dieu par un mouvement tout simple et tout amoureux ; de les
garder en ce grand silence du dedans qui permet à Dieu de s'imprimer en
elles, de les transformer en Lui.»
Puisse notre modeste travail lui faciliter sa mission ! Puissent
les parfums de sa vie d'oraison attirer un grand nombre d'âmes dans les
voies intérieures, école de la parfaite abnégation.
De notre monastère de Saint-Joseph, sous la protection du Cceur
agonisant de Jésus et du Cceur transpercé de Marie Immaculée, des
Carmélites de Dijon,
le 11 février 1909,
en la clôture du Jubilé de Notre-Dame de Lourdes.
Sommaire
1
LES PRéVENANCES DIVINES
Sommaire
CHAPITRE I
Premières années.
Famille d'Elisabeth. - Naissance et éducation de l'enfant. - Défaut
naturel corrigé par le cœur. - Mort de son père. - Conversion. - Talent
musical. - Première communion. - Maison de Dieu. - Séjours à
Carcassonne.
Dieu qui ordonne à ses Anges de veiller sur nos voies, préparait
avec amour celles de sœur Elisabeth de la Trinité, lorsqu'il constituait
le foyer auquel devait être confiée cette âme prédestinée.
Son père, M. François-Joseph Catez, appartenait à l'une de ces familles
du Nord, chez lesquelles les principes religieux et les sentiments
élevés se transmettent comme la véritable gloire. Au cours de la
carrière militaire qu'il avait embrassée, « il s'attira toujours
l'estime de ses chefs, l'affection de ses égaux, l'attachement de tous
par sa loyauté, la justesse de son esprit, les nobles qualités de son
cœur».
La divine Providence lui avait ménagé une alliance digne de ses mérites,
dans la famille Rolland, d'origine méridionale, dont le nom
avantageusement connu dans l'armée, rappelait aussi le culte de la
religion, de l'honneur et de la patrie.
Lorraine par sa mère, Mlle Marie Rolland en avait la foi simple et
vaillante ; une grande délicatesse d'âme la disposait à la mission qui
lui était réservée. Admiratrice enthousiaste de la glorieuse
Réformatrice du Carmel, elle se plaisait à transcrire les plus belles
pages de ses œuvres, ne se doutant guère que par ses extraits, elle
mettrait un jour l'âme de son enfant en communication avec l'âme de la
séraphique Mère, et la nourrirait ainsi, toute jeune encore, de « sa
céleste doctrine ».
Dès la première heure, la protection divine entoura l'existence bien
chère dont ces pages doivent conserver la mémoire.
Tout était joie dans l'attente du petit être qui devait compléter le
bonheur de ses parents. Mais bientôt cette joie fait place aux plus
grandes alarmes : on s'inquiète de la mère et l'on désespère de
l'enfant. Mû par sa foi profonde, le capitaine Catez court chez
l'aumônier du camp d'Avor et lui demande de célébrer la messe pour
conjurer le malheur qu'il redoute. Le prêtre monte à l'autel, et tandis
que l'oblation sainte s'élève vers le trône de Dieu, la grâce en descend
; les cœurs renaissent à l'espérance et, vers la fin du dernier
évangile, la petite Elisabeth fait son entrée dans la vie, 18 juillet
1880. C'était un dimanche, coïncidence qu'elle envisagera, dans la
suite, comme un premier appel à sa vocation spéciale, à ce qui du
moins, fut la caractéristique de sa vie religieuse : être à la sainte
Trinité une louange de gloire.
Son baptême, en la fête de sainte Marie-Madeleine (22 juillet), pourrait
être également regardé comme un signe de la Providence, qui, sous des
circonstances fortuites en apparence, cache parfois tout un plan divin.
Régénérée sous les auspices de l'illustre Pénitente, l'enfant entra de
bonne heure en, son intimité, et, dans sa pure jeunesse, eut avec elle
plus d'un trait de ressemblance. Blessée du même amour, elle comprenait
ces recherches ardentes, ces longs silences aux pieds du Sauveur, ce
besoin de le suivre jusqu'au Calvaire, jusqu'à l'union parfaite qu'il
accorde à ses privilégiés.
Cependant, les premières années ne firent rien présager de l'avenir. De
caractère très vif, Elisabeth se signala, jusqu'à sept ans, par de
fréquents accès de colère qui contrastaient avec la douceur extrême de
sa petite sœur Marguerite, plus jeune de deux ans. Il aurait fallu que
tout cédât à sa volonté. Heureusement, la tendresse intelligente de sa
mère n'excluait pas la fermeté, appuyée qu'elle était à un vrai sens
surnaturel, trop rare même aux foyers chrétiens. Mme Catez entreprit
sans découragement l'éducation de sa fille, d'autant plus qu'elle
découvrait en cette petite nature indisciplinée, des ressources peu
ordinaires de cœur et d'énergie. Elle y fit appel. La grande punition de
l'enfant, celle qui triomphait de ses opiniâtretés, était la privation
du baiser maternel avant le repos du soir. Elisabeth bénira un jour sa
mère de ce châtiment qui lui avait appris à se vaincre par amour.
Précieuse leçon ! Devenue plus tard la loi de cette âme, elle la
conduira, d'effort en effort, jusqu'aux sommets ardus de la perfection.
De Bourges, la famille Catez vint en Bourgogne ; à Auxonne d'abord, puis
à Dijon où l'épreuve ne tarda pas à la visiter. Dieu rappela presque
aussitôt à lui le grand-père maternel d'Elisabeth. M. Rolland, homme
d'une rare distinction, était avant tout un vaillant chrétien. Habile
dans « l'art d'être grands-père », il savait se mettre à la portée de
ses petites-filles et captiver leur attention par de charmants récits
propres à former leurs jeunes cœurs. Elisabeth pleura beaucoup son
vénérable aïeul. Huit mois après, son père fut ravi presque subitement à
l'affection des siens. Il ne semble pas, néanmoins, que ce double
malheur ait eu sur sa vie l'influence décisive qui devait opérer ce
qu'elle appellera sa conversion. Cette influence, Dieu se la
réservait : elle fut due à la première confession. L'enfant y ressentit
une impression profonde, qui détermina tout un éveil à l'endroit des
choses divines. Dès lors, elle se résolut avec énergie, à lutter contre
son défaut dominant, sans toutefois que cette application à se vaincre
altérât en rien son entrain et sa gaîté.
Pendant les vacances, quelques semaines passées chez des amis, au camp
de Châlons, faisaient la joie d'Elisabeth ; elle prenait un vif plaisir
à cette vie militaire si mouvementée, à ses batailles, quand venait
l'époque des grandes manœuvres. Partout elle savait se faire aimer, et
charmait déjà par un réel talent musical. A Dijon, des concerts
d'enfants avaient été organisés pour l'émulation des jeunes virtuoses
; on admirait, entre tous, le jeu brillant et expressif d'Elisabeth,
alors que ses huit ans lui permettaient à peine d'atteindre la pédale.
Par L'Orage, de Steibelt, elle surprit ses auditeurs ; on
s'étonnait de sa sûreté d'exécution, tandis que ses petits doigts
semblaient égrener des perles. Ce beau talent devait lui procurer de
douces jouissances, car elle avait l'âme pleine d'harmonies.
De tels succès, à un âge si tendre, auraient pu devenir un écueil pour
l'enfant ; mais la vigilance maternelle, secondant le travail de la
grâce, sut la maintenir dans une simplicité pleine de candeur et
d'humilité, cachet de toute sa vie. Après avoir reçu de chaleureuses
félicitations, quand Elisabeth demandait à sa mère : « Comment ai-je
joué mon morceau ? » Mme Catez, craignant l'éveil du moindre sentiment
de vanité, lui répondait: « Passablement. » - « Une autre fois, je
m'appliquerai davantage », répliquait-elle, sans revenir jamais sur les
éloges reçus. C'est que déjà son cœur, épris d'idéal divin, était tout
entier à la préparation de sa première rencontre avec Celui dont elle
pressentait l'amour.
Elle suivait, à cette époque, les catéchismes de la première communion
et s'y intéressait beaucoup. La lutte contre sa nature bouillante
portait ses fruits ; plus le grand jour
approchait, plus se multipliaient les victoires d'une volonté déjà
maîtresse d'elle-même. Avec quelle ardeur soupirait-elle vers le 19
avril 1891 ! Il se leva enfin radieux sur son âme.
La veille au soir, elle s'était ouverte au pieux aumônier du camp d'Avor,
qui l'avait baptisée et venait assister à sa première communion ; le
saint prêtre, ému de ce qui lui avait été permis d'entrevoir, se
demandait quelle serait la destinée de cette enfant sur laquelle il lui
semblait voir la main du Seigneur.
Pendant la touchante cérémonie, les larmes d'Elisabeth coulèrent
silencieuses. « Quand nous sortîmes de l'église, rapporte sa compagne de
première communion, elle me dit : « Je n'ai pas faim : Jésus m'a
nourrie. » Que de fois, nous-mêmes, devions-nous l'entendre dire, après
une oraison profonde : « Oh ! comme Il m'a bien nourrie ! »
Dans la soirée, elle eut, au Carmel, une entrevue avec celle qui, huit
ans plus tard devenue Prieure, reçut ses premières confidences. « Quelle
douce vision ! nous écrit la Révérende Mère ; l'impression qu'elle me
laissa est ineffaçable. Je lui dis que, d'après la signification de son
nom, elle était l'heureuse petite Maison de Dieu. Cette pensée la
frappa vivement ; je la lui inscrivis au verso d'une image, ne me
doutant pas que le mystère de l'habitation divine en son âme deviendrait
le mot propre de sa vie intérieure. »
Ce mystère ne lui était plus caché ; l'Hôte divin ne s'était-Il pas
révélé le matin même ! Elisabeth n'avait pas livré le secret
intime de cette première rencontre, mais on l'avait devinée
profonde et décisive : rien ne le prouve comme la transformation qu'on
vit s'opérer en elle à dater de ce jour béni. Dès lors, l'aimable enfant
devint d'une douceur exemplaire ; on ne surprit même plus un mouvement
d'impatience ; parfois seulement, une larme brillant sous sa paupière,
révélait le combat intérieur. Le prêtre qui recevait ses confidences ne
pouvait assez admirer l'énergie, quelle déployait pour maintenir en
parfait équilibre la violence et la tendresse qui la caractérisaient.
L'ennemi de tout bien essaya de la troubler. Une âme si pure et si
fidèle ne pouvait l'être qu'en matière de perfection. Pour éprouver son
enfant bien-aimée, Dieu permit qu'elle passât par une phase de scrupules
et d'angoisses ; mais la patience et la bonté de son confesseur, qui lui
firent pressentir celles de Dieu même, l'ouvrirent à la confiance, par
où elle rentra dans une paix toute sereine.
Nous aurions été heureuses de retrouver dans le Journal
d'Elisabeth quelques traces de ses luttes et de ses efforts ; mais son
désir d'échapper à tous regards lui fit détruire ces pages avec
lesquelles il nous eût été facile de reconstituer sa vie tout entière,
en lui donnant ce charme particulier que l'on trouve dans les
lettres, les écrits de l'enfant, comme dans ceux de la Carmélite :
nature pleine de grâce et d'élévation, dont un religieux devait dire, au
sortir d'un entretien avecc elle au parloir du Carmel : « Elle a
vraiment des dons charmants. » Oui, tout en elle charmait, d'autant plus
qu'elle paraissait l'ignorer.
« Si tu voyais la beauté d'une âme en grâce avec moi, disait
Notre-Seigneur à sainte Catherine de Sienne, tu en mourrais d'amour. » «
Telle fut ma première impression, écrit un prêtre chargé de la conduite
d'Elisabeth quelques années plus tard, quand s'ouvrit à mon regard de
directeur cette âme toute de candeur et d'innocence, limpide comme le
pur cristal des eaux transparentes. Un enthousiasme contenu y échauffait
une piété simple, régulière, bien naturelle dans son surnaturel ; pas
d'exaltation, pas d'exigences extraordinaires. Le moi haïssable
semblait n'avoir, pour ainsi dire, pas pris naissance en elle. »
Recueillons encore les souvenirs d'un vénérable chanoine de Carcassonne,
chez qui la famille Catez faisait fréquemment de petits séjours. Ce
digne prêtre connut d'autant mieux Elisabeth, que celle-ci, dès son
jeune âge, aimait à le prendre pour confident de ses sentiments intimes.
« Que dirai-je de celle qui voulut bien faire de moi son ami, sinon
qu'elle était une sainte ? Oh ! oui, une sainte, dans l'acception la
plus large du mot. Cette conviction est tellement ancrée dans mon
esprit, que j'écrivais un jour à sa mère : « Je brûle toutes les lettres
que je reçois ; quant aux lignes qui me viennent d'Elisabeth, je les
collectionne précieusement je les, léguerai à vos petites-filles ; qui
sait si elles ne serviront pas un jour, quand il sera question de la
béatifier ou de la canoniser ?
» Dieu est admirable dans ses saints ; et sa grâce, qui est une habile
ouvrière, commença de bonne heure son travail dans cette âme
prédestinée.
» Elisabeth fut sainte dès ses premières années. J'affirme qu'elle ne
s'est jamais démentie. Demandez à sa pieuse mère, elle vous dira que
dans nos conversations, comme dans notre correspondance, nous ne l'avons
jamais nommée autrement que : notre petite sainte. Pour moi, elle
est morte avec la pureté de son baptême.
» Elle a eu d'autant plus de mérite, qu'elle était douée d'une nature
vive, ardente, passionnée. Née dans un camp, fille et petite-fille
d'officiers, elle sentait circuler dans ses veines un sang de soldat,
chaud et généreux. Facilement, elle aurait été emportée, volontaire,
fougueuse. Heureusement deux amours furent, chez elle, les pondérateurs
de sa vivacité : l'amour de sa mère et l'amour de Dieu ; l'amour de sa
mère qu'elle chérissait éperdument, et l'amour de Celui qu'elle a
toujours, avec une intonation céleste, nommé : Lui ! Ces grands
beaux yeux que vous avez bien connus, ma Révérende Mère, ces yeux dans
lesquels se reflétait le ciel, elle les avait sans cesse fixés
sur sa mère et sur Dieu, et sans cesse demandait : que faut-il faire
» Elle aimait bien à jouer avec ses petites amies, et personne mieux
qu'elle ne savait mettre de l'entrain au jeu. Je la vois encore, dans
nos courses à travers les montagnes, les bois, les prairies,
franchissant les rivières, toujours en tête de la bande. Un mot, un
regard de sa mère, arrêtait le mouvement le plus vertigineux.
» Quelle différence entre elle et sa jeune sœur Marguerite, pourtant
également bonne, également aimable ! L'une fougueuse, exubérante,
l'autre calme, sérieuse ; nous l'appelions la justice !
» Quand Elisabeth quitta le monde, elle n'éprouva qu'un regret : sa
mère.
» Je n'oublierai jamais sa dernière visite : nous étions bien émus au
moment d'une séparation que nous savions définitive. Sa mère pleurait ;
elle, refoulant ses larmes, se pencha vers moi et murmura deux mots que
seul j'entendis : Merci !... Maman ! ! ! Je ne l'ai plus revue.
Puisse-t-elle par sa prière m'obtenir de la revoir au ciel !
» Pourquoi ce merci avant de me recommander sa mère ? Parce qu'elle a
toujours cru que j'avais favorisé sa vocation. Je ne m'en défends pas,
et j'ai eu le courage de dire à sa mère : elle est à Dieu avant d'être à
vous.
» C'était un soir, les fillettes, fatiguées de jouer, avaient entamé une
conversation enfantine ; Elisabeth, elle, par une manœuvre rusée et
savante, avait trouvé le moyen de se rapprocher de moi ; elle était même
parvenue à grimper sur mes genoux. Vite, elle se penche à mon oreille et
me dit : « Monsieur le chanoine, je serai religieuse, je veux être
religieuse ! » Elle avait, je crois, sept ans !... Je me souviendrai
longtemps de ce timbre angélique..., et aussi de l'exclamation quelque
peu irritée de sa mère : « Qu'est-ce qu'elle dit, la petite folle ? »
Madame Catez sait bien sous quel cloître elle vint me retrouver
le lendemain. Anxieuse, elle me demanda si je croyais sérieusement à une
vocation ; et moi je répondis une parole qui, comme un glaive,
transperça son âme : J'y crois.
Aujourd'hui, la sainte femme a gravi le Calvaire ; elle a assisté
à l'immolation de son enfant ; pleine de larmes, mais debout,
comme la mère de Jésus, forte, généreuse, elle a offert le sacrifice.
Dieu la récompensera comme elle le mérite ; en attendant, elle
peut être fière et consolée : elle a donné une grande sainte au
ciel.
» Comment Elisabeth s'est-elle préparée à recevoir le Pain des
anges au grand jour de la vie ? D'autres, plus heureux que moi, en ont
été les témoins, ils pourront le dire. Tout ce que je puis certifier,
c'est qu'après cet acte, je ne l'ai pas vue une seule fois prier, je ne
l'ai pas entendue une seule fois en confession, je ne l'ai pas
communiée une seule fois, sans murmurer, édifié : cette enfant est un
ange. »
Sommaire
CHAPITRE II
L'appel divin.
Résolution d'être toute à Dieu. - Vœu de virginité. - Au foyer de la
famille. - Vocation mise à l'épreuve. - Plaidoyer fraternel. - Journal
d'Elisabeth.
« Je serai religieuse, je veux être religieuse », avait dit l'enfant de
sept ans. Elle ne comprenait pas qu'on pût se donner à demi au bon Dieu
; ainsi sa conversion lui avait-elle ouvert la voie des parfaits.
« Très enjouée par nature, nous confiait-elle, se reportant aux
souvenirs de ses premières années, j'aimais m'amuser mais les fêtes
mondaines, même à cet âge, me tenaient en éveil à cause de mon cœur.
Cependant, ma résolution d'être toute à Dieu me gardait de l'attrait du
plaisir... Quand j'étais invitée à de petites réunions, j'allais, avant
de sortir, m'enfermer dans ma chambre pour prier un bon moment ; je me
savais si ardente, que je m'obligeais à une grande vigilance. »
Cette volonté d'être complètement à Dieu ne fut d'abord qu'une tendance
vague vers le plus parfait. « Je ne me souviens pas quand Elisabeth me
fit ses premières ouvertures sur son désir de se consacrer à
Notre-Seigneur, rapporte une amie intime ; mais encore bien petite, elle
jouait, de préférence, à imiter les religieuses : c'était déjà sa seule
pensée ; je ne l'ai jamais vue varier. Un soir, elle me déclara qu'elle
voulait être trappistine, le Carmel ne lui paraissant pas assez
sévère... »
Quelque temps après, son choix était fait. « Elle avait à peine quatorze
ans, dit à son tour Mme X..., lorsqu'un jour, je la trouvai pensive,
triste et levant ses beaux yeux vers le ciel comme pour l'implorer. Je
m'approchai et lui demandai pourquoi cet air morose, quand tout lui
souriait dans la vie. «Madame, je pense à mon bonheur, lorsque le Carmel
m’ouvrira ses portes ; et il me semble que le temps passe bien
lentement, car je voudrais déjà être au service de Dieu. » Je ris de
cette décision prématurée, et lui fis entendre que, dans le monde, elle
pourrait aimer et servir Dieu, tout en entourant de soins et d'affection
sa mère si parfaite. Elle me laissa exprimer toute ma pensée, puis me
répondit : « Dieu me veut pour Lui ; ma chère maman comprendra mon
désir, elle sera heureuse de mon départ, puisque ce départ doit faire
mon bonheur. Je l'aimerai bien tout de même, allez ! »
Comment Elisabeth s'était-elle déterminée pour le Carmel ? Nous
l'apprenons par les lignes suivantes
« J'aimais beaucoup la prière, et tellement le bon Dieu, que même avant
ma première communion, je ne comprenais pas qu'on pût donner son cœur à
un autre ; et, dès lors, j'étais résolue à n'aimer que Lui et à
ne vivre que pour Lui.
» J'allais avoir quatorze ans, quand un jour, pendant mon action de
grâces, je me sentis irrésistiblement poussée à Le choisir pour unique
époux, et sans délai, je me liai à Lui par le vœu de virginité. Nous ne
nous dîmes rien, ajouta-t-elle en nous faisant cette confidence, mais
nous nous donnâmes l'un à l'autre en nous aimant si fort, que la
résolution d'être toute à Lui devint chez moi plus définitive encore.
Une autre fois, après la sainte communion, il me sembla que le mot
Carmel était prononcé dans mon âme, et je ne pensai plus qu'à
m'ensevelir derrière ses grilles. »
Six années la séparent de ce jour tant désiré ; années d'attente bien
longues au gré de ses aspirations, mais rapides et bénies pour le foyer
qu'elle embaume du parfum de ses vertus. La tendresse de son cœur se
concentre sur sa mère et sa sœur Marguerite. Sa mère, de quelle
vénération elle l'entoure ! Elle écrira un jour, après avoir entendu un
sermon sur l'éducation des enfants : « J'ai remercié Dieu du fond de mon
cœur de m'avoir donné une mère comme la mienne, une mère douce et sévère
à la fois, et qui a su vaincre mon terrible caractère. »
A l'égard de sa jeune sœur, elle joue son rôle d'aînée avec une grâce
charmante : « Ses exemples ne m'instruisaient pas moins que les conseils
de sa piété si éclairée, de son jugement si sûr », observe à ce propos
celle dont il est ici question. « Elisabeth avait douze à treize ans,
quand un dimanche, au sortir d'un office paroissial, elle me dit : «
J'ai entendu le bon Dieu me demander de ne pas prendre deux chaises à
l'église ; il ne faut pas être si bien installée. » Je me mis à rire,
repartant que c'était bien égal au bon Dieu qu'elle eût une ou deux
chaises. Plus tard, je compris dans quelle dépendance de la grâce vivait
mon angélique sœur : le secret de ses rapides progrès dans la perfection
m'était dévoilé. Avant cet âge, l'amour divin remplissait déjà son cœur
; tout en elle en témoignait. Un jour, petite enfant, elle s'était
écriée, passant devant le théâtre : « Oh ! que je voudrais être actrice
! » - « Comment, vous, Elisabeth, avoir un pareil désir ? » lui avait-on
dit plus que surpris de cette exclamation. - « Oui, car dans ce lieu il
y aurait au moins un cœur qui aimerait Dieu. » Aimer Dieu et le faire
aimer étaient toute sa vie. Elle veillait à ce que rien, en mon âme, ne
fit obstacle à la grâce ; ainsi cherchait-elle à me corriger d'une
certaine timidité, comme d'un manque de simplicité provenant de
l'amour-propre.
» Se renoncer était passé dans ses habitudes, tellement qu'on ne pouvait
apercevoir en elle la moindre contrainte en ces occasions ; elle
témoignait même alors une satisfaction que pouvait seule causer la
pensée d'un nouveau sacrifice, nouvel acte d'amour, et d'une joie à
procurer aux autres. »
Ses amies donnent les mêmes éloges à sa vertu. « Je ne l'ai jamais ouï
dire du mal de personne, témoigne l'une d'entre elles, jamais non plus
du bien à faux ; elle savait faire ressortir ce qu'il y a de bon en
chacun, sans pour cela nier les lacunes : son tact égalait sa charité,
de même que son indulgence ne l'empêchait pas d'être ferme quand il le
fallait. »
Elisabeth désirait mourir jeune, la terre n'avait rien qui l'attirât ;
cependant elle avait grand'peur du jugement particulier, et chaque soir,
ne s'endormait qu'après s'être préparée à la mort, comme si elle eût dû
mourir la nuit même. Bientôt, à la crainte, devait succéder l'amour le
plus épanouissant.
« Une tendre dévotion pour sainte Catherine de Sienne », nous dit-on
d'autre part, « la portait à imiter son recueillement continuel dans la
petite cellule de son cœur, où elle se plaisait à tenir compagnie au
divin Maître et à lui offrir les fleurs de ses sacrifices. Je fus bien
souvent témoin, ajoute la narratrice, de ses efforts pour dissimuler une
peine, réprimer une impatience, une parole trop vive. »
Une note d'Elisabeth nous livre le secret de ces triomphes de la grâce :
« Lorsque je reçois une observation qui ne me paraît pas juste, je crois
sentir bouillonner mon sang dans mes veines, tant mon être se révolte
!... Aujourd'hui, j'ai eu la joie d'offrir à mon Jésus plusieurs
sacrifices sur mon défaut dominant ; comme ils m'ont coûté ! Je
reconnais là ma faiblesse, mais Jésus était avec moi ; j'entendais sa
voix au fond de mon cœur, alors j'étais prête à tout supporter pour
l'amour de Lui ! »
Oui, Jésus vivait en elle ; sa présence se trahissait au dehors ; « il
émanait d'elle quelque chose que je ne saurais exprimer, rapporte une
autre amie ; c'était si pur, si ardent, si doux pourtant : c'était suave
et simple comme le parfum de la vertu. »
Ces quelques souvenirs suffisent à esquisser la physionomie de cette
enfant vraiment toute prise par Dieu. C'était bien ce qui se lisait en
son regard limpide et profond, en son attitude modeste et recueillie ;
l'âme de la « petite sainte » transpirait en tout son être, en tous ses
actes, jusque dans les harmonies de son clavier, qu'elle faisait vibrer
avec un art de plus en plus remarquable. « Nul ne sait comme elle
interpréter les grands maîtres, disait-on, car elle a de l'âme » ; et
l'on sentait que cette âme n'était pas faite pour le monde.
D'où lui venait ce génie d'interprétation ? Elle-même nous le fait
connaître, écrivant à propos d'une enfant qui s'effrayait de prendre
part active à une séance musicale : « Je prierai pour Madeleine afin que
le bon Dieu l'envahisse jusqu'en ses petits doigts ; alors je défie qui
que ce soit de rivaliser avec elle. Qu'elle ne s'énerve pas ; je vais
lui donner mon secret : il faut qu'elle oublie tous ceux qui l'écoutent
et se croie seule avec le Maître divin ; alors on joue pour Lui avec
toute son âme, et l'on fait sortir de son instrument des sons pleins, à
la fois puissants et doux. - Oh ! que j'aimais à Lui parler ainsi ! »
Non, en vérité, une telle âme n'était pas faite pour le monde, et l'on
n'est pas surpris de l'entendre s'écrier, se reportant à cette époque de
sa vie : « Le monde ! il m'effrayait. » Nous l'avons vue bien jeune
encore, à l'approche d'une réunion enfantine, « se tenir en éveil à
cause de son cœur ». La grande vigilance à laquelle s'était résolue
cette jeune fille ardente et fidèle, nous savons avec quelle
délicatesse, quels soins jaloux, elle sut l'exercer jusqu'à son entrée
au Carmel.
« A dix-huit ans, ce fut fini de la lutte, disait-elle ; au milieu des
fêtes, prise par la présence du divin Maître et par la pensée de ma
communion du lendemain, je devenais comme étrangère, insensible à tout
ce qui se passait autour de moi. »
Mme X... rapporte en effet que, dans une soirée pleine d'entrain,
frappée de son regard, elle ne put s'empêcher de lui dire : « Elisabeth,
vous n'êtes pas ici, certainement vous voyez Dieu. » La jeune fille
s'était contentée de sourire. Mme Catez, dont l'attention avait été
appelée sur le regard de sa fille emportée par le mouvement de la fête,
comprit, elle aussi, que le cœur de son enfant n'était pas là.
D'ailleurs, ignorait-elle ses aspirations ? Comment oublier ces lignes
surprises dans son Journal : « 0 Carmel ! Quand donc
m'ouvriras-tu tes portes ? » Depuis ce jour, la vision du grand
sacrifice ne l'avait jamais quittée.
En 1897, M. l'abbé S... changeait de résidence ; avant son départ, il
lui parla sérieusement de la vocation d'Elisabeth, dont il plaida la
cause contre des délais trop faciles à prévoir. Tout en se soumettant à
l'ordre d'en haut, Mme Catez voulut éprouver elle-même cette vocation et
la laisser mûrir.
Une des épreuves les plus sensibles à la chère enfant, fut la privation
des rapports qu'elle eût aimé établir avec le Carmel pour consoler son
attente et soutenir ses efforts. Elle l'accepta dans cet esprit
d'obéissance qui l'animait toujours, et se prêta avec la même bonne
grâce et docilité à tous les désirs de sa mère, en qui elle se confiait
absolument.
L'été suivant, on partit pour la Lorraine.
Pendant trois semaines, les réunions se succédèrent ; « Elisabeth y
paraissait irréprochable dans sa mise d'une élégante simplicité, car son
bon goût la guidait en cela comme en toutes choses, sans recherche ni
prétention ». A la voir ainsi aimable et gracieuse, nul ne se doutait
qu'elle vécût dans l'attente du cloître.
Après la Lorraine, au camp de Châlons, elle se créa de nouvelles
sympathies dans le monde militaire. Mais pendant que ses dehors
charmants faisaient concevoir autour d'elle bien des espérances, elle
continuait à poursuivre un plus haut idéal.
Admirant en silence cette rare vertu et se berçant encore de quelque
espoir, sa pieuse mère s'en remit, pour l'avenir, au jugement d'un
prêtre en qui elle avait toute confiance.
Un jour, s'ouvrant à sa seconde fille de ses perplexités, Mme Catez
apprit que son Elisabeth aspirait plus que jamais au cloître, et, qu'en
ce moment même, elle faisait une neuvaine à la Sainte Vierge pour
obtenir le consentement désiré. Marguerite plaida généreusement une
cause bien sensible à son cœur, et la pauvre mère, vaincue sans doute
par la grâce, fit appeler sa fille aînée. Il s'ensuivit cette touchante
scène décrite par Elisabeth elle-même
Dimanche,26 mai 1899.- « 0 Marie, vous m'exaucez continuez à me
soutenir !
» Marguerite a encore abordé le sujet de ma vocation ; maman lui a
répondu que je ne devais plus y penser, et qu'elle ne m'en parlerait pas
la première. Cependant, après le déjeuner, cette pauvre mère
m'interrogea. Quand elle vit mes idées toujours les mêmes, elle versa
beaucoup de larmes, et me dit qu'elle ne m'empêcherait pas de partir à
vingt et un ans ; que j'avais donc seulement deux ans d'attente et,
qu'en conscience, je ne pouvais laisser ma sœur avant ce terme.
» Comme j'ai admiré sa résignation ! C'est bien Marie qui m'a obtenu
cette grâce, car jamais je ne l'avais trouvée ainsi. Lorsque je les ai
vues pleurer toutes deux, les larmes m'ont inondée moi-même. O mon
Jésus, il faut que ce soit vous qui m'appeliez, vous qui me souteniez ;
il faut que je vous voie me tendant les bras au-dessus de ces
bien-aimées, pour que mon cœur ne se brise pas. Afin de leur éviter une
larme, je tenterais tout... et c'est moi qui les afflige ainsi. 0 mon
Maître ! je le sens, vous me voulez, et vous me donnez force et courage
; dans ma peine, j'éprouve un calme infini. Oui, bientôt je pourrai
répondre à votre appel ; pendant ces deux ans, je vais faire plus
d'efforts, afin d'être une épouse moins indigne de vous, mon Bien-Aimé.
» Je crois rêver. Ah ! c'est trop beau ! je ne puis penser qu'à moi,
mauvaise, misérable créature, vous réservez un bonheur semblable.
Soyez-en à jamais béni ! Et maintenant, ô vous qui pouvez tout remplacer
en mon cœur, brûlez, arrachez tout ce qui vous déplaît en moi. O Marie,
merci !... Continuez votre œuvre, soutenez ma bonne mère dont j'admire
le courage, récompensez ma chère petite sœur qui ne pense qu'à m'obtenir
le bonheur auquel j'aspire. Donnez-leur force et courage ; qu'elles
comprennent que, malgré mon amour pour elles, je suis prête à les
quitter pour mon Jésus ; qu'elles croient bien que c'est Lui qui
m'appelle, que pour Lui seul je les sacrifie... 0 Bien-Aimé,
soutenez-les, soutenez aussi celle qui vous aime à en mourir, et qui ne
peut trouver une parole assez puissante pour vous remercier ! »
Sa prière fut exaucée : ces belles âmes firent de grands progrès dans
les voies de Dieu. Quant à Élisabeth, elle ne songea qu'à mettre à
profit ce délai trop long pour ses ardents désirs : « Puisque Jésus ne
veut point encore de moi, écrit-elle, que sa volonté soit faite ; mais
que je me sanctifie dans le monde ; que ce monde ne m'empêche pas
d'aller à Lui, que les futilités de la terre ne m'amusent pas, ne
m'attardent pas. Je suis l'épouse de Jésus ! nous sommes intimement
unis, rien ne peut nous séparer. Ah ! que je sois toujours digne de mon
céleste Epoux, que je ne gaspille pas ses grâces, et que j'aie le
bonheur de Lui prouver combien je l'aime.»
Son Journal nous révèle quelques-unes de ses fidélités, et nous
la montre sérieusement appliquée à l’œuvre de sa sanctification.
En ce compte de conscience ouvert, les grâces sont inscrites et les
déficits humblement reconnus. Tout cela se fait avec beaucoup d'abandon,
de simplicité, d'amour surtout. Elle veut plaire à Celui qui l'a charmée
et choisie pour lui, elle veut consoler le cœur divin des outrages dont
elle ressent avec lui la douleur. N'ignorant pas que seules les vertus
chrétiennes prouvent la vérité de l'amour, elle s'y applique avec ardeur
et persévérance, pour acquérir la perfection dont elle prépare la
profession définitive au Carmel.
A la veille d'entrer dans le cloître, Elisabeth détruit ces pages
intimes, sans penser qu'il y aurait intérêt pour d'autres à les
conserver. Elle entend d'ailleurs disparaître complètement, s'ensevelir
tout entière derrière les grilles, ne laissant à sa mère, à sa sœur,
tendrement chéries, que l'assurance d'une affection qui doit se
perpétuer dans l'infini de Dieu.
Un cahier cependant, avons-nous dit, échappa aux flammes. Comme il
contient principalement des résumés de lectures et d'instructions, elle
n'y prit pas garde et c'est, sous une autre forme, la continuation de
son histoire intime.
« Je lis, en ce moment, Le Chemin de perfection, de sainte Térèse,
cette lecture me captive et me fait beaucoup de bien : la Sainte dit de
si bonnes choses sur la mortification intérieure, cette mortification à
laquelle je veux absolument arriver avec l'aide de Dieu. Je lie puis
m'imposer de grandes souffrances pour le moment ; du moins, à chaque
instant, je puis immoler ma volonté. »
Plus loin : « Mon directeur m'a parlé aujourd'hui de la mortification
intérieure ; Dieu l'avait bien inspiré... J'y travaille tant depuis ma
retraite ! Je dois me persuader que la souffrance corporelle à laquelle
j'aspire n'est qu'un moyen, d'ailleurs excellent, pour atteindre à la
mortification intérieure et au complet détachement de moi-même. Jésus,
mon amour, ma vie, aidez-moi ; il faut absolument que j'arrive à cela, à
faire toujours, en toutes choses, le contraire de ma volonté. Bon
Maître, suprême amour, je vous immole cette volonté ; qu'elle ne fasse
qu'un avec la vôtre. Je vous le promets, je ferai tous mes efforts pour
être fidèle à cette résolution que j'ai prise de me renoncer en tout.
Cela ne m'est pas toujours facile, mais avec vous, ô ma force et ma vie,
ne suis-je pas assurée de la victoire !
» Je ne saurais dire tout le profit que je retire de ce livre de sainte
Thérèse. Tout en s'adressant à ses filles du Carmel, elle parle si bien
de l'amitié ! Quelle véritable et parfaite amitié que celle d'une
personne ou d'une religieuse qui travaille à l'avancement spirituel de
son prochain ! Une telle amitié vaut mieux mille fois que celle que l'on
pourrait témoigner dans le monde avec toutes les paroles de tendresse
dont on n'use que trop, dit la Sainte.
» 0 mon Jésus, oui, je le reconnais, j'ai trop aimé les créatures ; je
me suis trop donnée à elles et j'ai trop désiré leur affection, ou
plutôt je n'ai pas su aimer divinement. Mais maintenant, je le sens, je
ne tiens qu'à vous, et surtout, Bien-Aimé de mon cœur, je ne veux être
aimée que de vous.
« ... Je me suis confessée aujourd'hui ; j'ai fait connaître à mon
directeur mes résolutions et toutes les grâces dont Dieu m'a comblée
pendant ces quelques jours. Il me conseille en chacune de mes
confessions, d'accuser les manquements aux résolutions prises, il
m'assure qu'ainsi je ferai plus de progrès. 0 mon Jésus, je désire en
faire beaucoup, afin que vous m'aimiez encore davantage. Oui, Jésus, je
suis jalouse de votre amour ; et moi, je vous aime tant que, par moment,
je crois en mourir. »
Les lignes qui vont suivre sont l'écho des sentiments d'une piété
filiale que la plume d'Elisabeth excelle à manifester. Le zèle de sa
perfection lui ayant fait concevoir un plan qui ne reçoit pas
l'approbation de sa mère, sans insister, elle se soumet : « Maman n'a
pas été contente, écrit-elle, désormais je ne parlerai plus de cela. »
Et plus loin : « Je me réjouissais de communier aujourd'hui ; pendant
quatre jours de suite... C'était trop de bonheur. Comme j'ai vu que cela
contrariait maman, j'ai fait ce gros sacrifice et l'ai offert à mon
Jésus. »
En 1899, Mme Catez tombe gravement malade. En proie à l'inquiétude,
Elisabeth se lève la nuit pour aller écouter sa respiration. Elle
cherche à connaître la vérité coûte que coûte. Elle prie surtout ; et
Dieu l'exauce. « Enfin maman est guérie, écrit-elle toute joyeuse. 0 mon
bon Maître, quelle épreuve vous m'avez envoyée là, et cependant je vous
dis merci. Vous vous en êtes servi pour me détacher des choses d'ici-bas
et m'attacher toute à vous, à vous seul pour qui je veux souffrir ou
mourir. » Et après un sermon « J'ai pensé à maman lorsque le Père a dit
: « O vous, pauvres mères auxquelles Dieu demande vos fils ou vos
filles, venez puiser près de Lui force et courage. » Oui, mon Jésus,
soutenez-la, je vous en conjure, son chagrin fait mal. »
Une émotion d'un autre genre était réservée au cœur d'Elisabeth si
tendre pour sa mère : son Journal nous en fait la confidence. « 0
mon Jésus, gardez mon cœur, il est à vous ; je vous l'ai donné, il ne
m'appartient plus. Ce matin, maman est rentrée fort tard et toute
bouleversée. On lui a parlé d'un mariage pour moi, un parti superbe que
je ne retrouverai jamais. Elle est donc allée demander conseil à mon
confesseur ; il l'a engagée à me parler de cette proposition, à m'en
montrer les avantages, disant que c'est une épreuve pour moi ; que je
dois réfléchir.., qu'il ne peut se prononcer... ; que l'on ne doit point
cependant organiser d'entrevue sans m'en prévenir. J'étais loin de
m'attendre à cela ; mais comme je reste indifférente à cette séduisante
proposition ! Mon cœur n'est point libre ; je l'ai donné au Roi des
rois, je ne puis plus en disposer, j'entends la voix de mon Bien Aimé au
fond de mon cœur : « Mon épouse, me dit-il, tu refuses donc tout bonheur
ici-bas pour me suivre ; à ma suite tu passeras par la douleur, par la
croix ; tu auras beaucoup de souffrances à endurer ; si je n'étais pas
là pour te soutenir, tu ne pourrais les supporter ; même ces
consolations spirituelles, si douces à l'âme, te seront enlevées. Que
d'épreuves, quand on marche à ma suite ; mais aussi que de
douceurs, que de joies je te ferai goûter dans ces tribulations. La part
que je t'ai choisie est bien la plus belle, il faut que je t'aime d'un
grand amour pour te l'avoir réservée. Sens-tu assez d'amour pour ton
Jésus, acceptes-tu ces souffrances ? Veux-tu me consoler ? Je suis si
abandonné, ma fille, ne me délaisse pas ; je veux ton cœur, je l'aime,
je l'ai choisi pour moi, j'aspire au jour où tu seras toute à moi ; oh !
garde ton cœur ! »
« Oui, mon amour, ma vie, l'Epoux bien-aimé que j'adore ; oui, je suis
prête à vous suivre dans cette voie de sacrifices. Vous me montrez
toutes les peines que je rencontrerai, bon Jésus ; nous les traverserons
ensemble ; à votre suite, avec vous, je serais forte. Oh ! merci d'avoir
choisi une pauvre petite créature comme moi pour vous consoler ; vous
saviez bien que je ne vous abandonnerais pas. Mais je serais plus
coupable que les malheureux qui vous crucifiaient il y a vingt siècles !
O suprême Amour, je suis toute à vous, seulement soutenez-moi, car sans
vous je suis capable de toutes les bassesses, de tous les crimes. Ma
mère est admirable : c'est un miracle de Marie ; elle n'essaie même pas
de m'ébranler. Je lui ai dit. lorsqu'elle m'a demandé de réfléchir, que
ma réponse serait la même dans huit jours qu'aujourd'hui ; mais que si
cela lui était agréable, je consentais à ce qu'elle ne répondit pas
encore... maintenant elle me comprend... « C'eût été le repos pour moi,
m'a-t-elle dit ; mais Dieu veut qu'il en soit autrement, que sa volonté
soit faite ! »
Sommaire
CHAPITRE III
La mission de 1899.
Flamme apostolique. - Correspondance à la grâce. - Douleur de ses
fautes. - Confession générale. - Elans de reconnaissance. - Clôture de
la mission.
En 1899, nous trouvons Elisabeth tout occupée d'une grande mission qui
se préparait.
« Nous allons avoir une mission pendant le carême ; je prie déjà pour
son succès. Oh ! je désire tant ramener des âmes à mon Jésus ; je
donnerais ma vie pour contribuer au rachat d'une de ces âmes qu'Il a
tant aimées ; je voudrais le faire connaître, le faire aimer par toute
la terre ! Je suis si heureuse de Lui appartenir ! Je voudrais que le
monde entier se plaçât sous ce joug si doux, sous ce fardeau si léger...
Je voudrais rendre à Jésus M. N..., un excellent homme, aussi charitable
qu'il est possible de l'être, mais qui vit loin de Dieu. J'ai offert
plusieurs communions à cette intention et je compte sur la mission -pour
opérer cette belle œuvre... Si je pouvais y avoir une petite part, ce
serait trop de bonheur ! Que n'endurerais-je pas pour cela !...
« Samedi 4 mars. -
Je rentre de la cathédrale ; la cérémonie
d'ouverture a été superbe ; Monseigneur est monté en chaire, il a parlé
de cette mission qui doit réveiller les âmes de leur sommeil. Après le
sermon, il y a eu une magnifique procession suivie par toute la
maîtrise. Les voix angéliques s'élevaient pures et suaves jusqu'aux
voûtes de l'ancienne basilique ; ces chants étaient beaux et touchants.
»
Sa grande préoccupation est le salut des âmes. Les plus ardents soupirs
s'échappent de son cœur embrasé du divin amour.
« Dimanche 5 mars. -
Mon Dieu, je vous fais le sacrifice de ma vie
pour le succès de cette mission ; faites-moi souffrir, mais exaucez-moi
; voyez mes larmes, mes soupirs ; grâce, pitié Dieu tout-puissant ; au
nom de Jésus, mon Epoux bien-aimé, Jésus, ma vie, mon suprême amour.
» 0 Père, n'êtes-vous pas touché ? Que vous faut-il encore ? Des âmes, ô
mon Dieu, il me faut des âmes, au prix de n'importe quelle souffrance ;
ma vie entière sera une expiation ; je suis prête à tout souffrir ; mais
grâce, pitié pour le monde, au nom de Jésus, mon divin Epoux, Jésus que
je veux consoler.
» M. N... est venu à la mission, comme j'ai remercié Dieu ! »
« Dimanche 12 mars. - A
vêpres, superbe sermon ; celui qui jusqu'à
présent m'a peut-être le plus intéressée. En écoutant parler sur ce zèle
dont on doit brûler, mes yeux se mouillaient de larmes. O bon Jésus, si
j'ai vécu longtemps indifférente au salut de mes frères et vous
offensant tant moi-même, du moins j'aspire à vous ramener des âmes ; mon
cœur se consume pour cette œuvre de rédemption. Divin Epoux, je veux
vous consoler, vous faire oublier le chagrin que vous causent les
pécheurs. C'est par la souffrance que Jésus-Christ a opéré l’œuvre de la
Rédemption, et après Lui, il nous appelle à cette vie de sacrifice,
moyen le plus sûr pour sauver les âmes.
» O Jésus ! est-ce que je ne demande pas la souffrance à grand cris ? Je
veux bien tout endurer ; mais donnez-moi des âmes, donnez-moi celle que
je vous recommande d'une manière toute particulière. J'espérais tant,
voyant ce pécheur assister à la mission, et voilà que maintenant il n'y
retourne plus...
» Mardi 14 mars. -
Le sermon sur l'éternité a été splendide. Ces
Rédemptoristes parlent avec tant d'amour de Dieu, c'est admirable. Quand
je les vois ainsi évangéliser, combien je les aime ! Ah ! ils ont pu
suivre leur vocation, ils ramènent beaucoup d'âmes à Dieu, ils sont
heureux ! Qu'ils jouissent de leur bonheur ! Mon Jésus, quand pourrai-je
suivre ma voie, quand pourrai-je me donner à vous, j'ai si grande envie
de souffrir, de vous gagner des âmes ! Je suis avide de sacrifices, je
bénis tous ceux qui se présentent dans le courant de mes journées.
Pendant cette mission, je sens redoubler ma flamme, mon cœur brûle du
désir de convertir des âmes ; cette idée me poursuit jusqu'en mon
sommeil, je n'ai plus un moment de repos. Mon Dieu, voyez les désirs
ardents de mon cœur, envoyez-moi des souffrances, cela seul peut me
faire supporter la vie : ô Père céleste, « ou souffrir ou mourir ! »
Dimanche 19 mars. - Aujourd'hui se terminent mes deux neuvaines à
saint Joseph et à Notre-Dame du perpétuel secours ; je suis désolée,
tout en demeurant confiante. J'attends un miracle, oui j'en attends un.
Quand Jésus est venu ce matin en mon cœur, je Lui ai dit que je tenterai
tout avec Lui pour ramener cette âme. La nuit, je ne dors plus bien ; O
Père céleste, ne vous laisserez-vous pas toucher ? Je suis prête à tout
pour obtenir la conversion de M. N... ; donnez-le moi, et faites-moi
endurer tous les tourments qu'il a mérités ; je les supporterai pour mon
Jésus, avec mon Jésus. Que ce pauvre pécheur ne laisse pas passer le
moment de la grande miséricorde, qu'il profite de cette mission pour
revenir à vous. Mon Dieu, mon cœur se brise, exaucez-moi. Chaque fois
que je ressens une douleur, je me réjouis et me dis Marie m'exauce ;
oui, oui, il le faut, j'attends un miracle.
» Jeudi saint, 30 mars. -
Pardon, pardon pour les pécheurs. J'ai
tant pleuré, supplié, ô Jésus, que j'espère vous donner cette âme. Je
redouble de prières envers la Vierge Marie, et je sens augmenter ma
confiance ; que je serais heureuse si elle revenait à vous, mon
Bien-Aimé ! Ce matin, quand j'ai vu tous les hommes s'approcher de la
sainte Table pour vous recevoir, j'ai pleuré de joie en pensant combien
vous deviez vous réjouir ; mais il m'a semblé que vous me parliez au
fond du cœur, de ceux qui n'étaient pas là. 0 mon Sauveur, oubliez-les ;
ne pensez à eux que pour leur pardonner ; laissez-vous consoler par ceux
qui vous aiment ; je suis trop malheureuse quand je pense que votre cœur
est affligé. »
Le samedi saint, elle épanche ainsi sa douleur « Pauvre Jésus, quelle
épine pour votre cœur ! Votre bien-aimée souffre avec vous ; oh !
n'est-ce pas, je ne vous ai refusé aucun sacrifice pour cette conversion
?
» Je suis si émue, pourrai-je seulement écrire ? Après avoir préparé les
voies auprès de M. N..., maman avait demandé à Monsieur le Curé
d'envoyer un missionnaire. Aujourd'hui le Père L... est venu... ;
j'étais pleine de confiance ; hélas ! on lui a répondu un non qui
ne laisse plus rien à espérer, et le Père craint que ce pécheur ne se
convertisse jamais. J'en suis malade pour mon Jésus ; je tremble pour
cette âme ; je ne la blâme point ; après un moment d'irritation contre
elle, je la plains ; mon Dieu, n'aurais-je pas fait autant et plus
encore, si vous ne m'aviez comblée de vos bienfaits 1
» Bon Maître, j'unis ma douleur à la vôtre ; nous avons tout tenté,
maman par ses bonnes paroles, et moi, mon Jésus, je croyais avoir tant
prié ! je ne l'ai point assez bien fait. Eh bien ! je souffrirai, je
prierai jusqu'à ce que je sois enfin exaucée... Elisabeth songe à faire
fructifier en son propre cœur la parole de Dieu. Après un sermon sur
l'humilité, elle conclut :
« Donc s'humilier en toutes choses, s'humilier en voyant ses fautes et,
au lieu de s'en vouloir à soi-même, reconnaître sa fragilité et son
néant. 0 Marie, ô vous que je prie chaque jour pour obtenir l'humilité,
venez à mon aide, brisez mon orgueil, envoyez-moi beaucoup
d'humiliations, bonne Mère.
» L'instruction du Père missionnaire sur la charité m'a fait grand bien,
car je ne suis pas toujours disposée à excuser mon prochain. J'ai pris
de sérieuses résolutions. Jésus, aidez-moi, enlevez toutes les
méchancetés de mon cœur... Le support des caractères, que cela est
difficile ! Un saint l'a appelé « la fleur de la charité ». Mon Jésus,
désormais plus une parole contre le prochain ne sortira de mes lèvres ;
je l'excuserai toujours, et si l'on m'accuse injustement, je penserai à
vous et je saurai tout supporter sans me plaindre. »
Son analyse du sermon sur le péché se termine par ces lignes : « Après
le sermon, qui a été très émotionnant, le Père a prononcé tout haut un
acte de contrition pendant lequel j'ai bien pleuré.
» 0 Jésus, pardon ! pardon pour mes offenses d'autrefois ; pardon pour
mon mauvais exemple, mon orgueil et toutes les fautes que je commets si
souvent. Je le sais, il n'est pas créature plus misérable que moi, car
vous m'avez tant donné ! Vous ne vous êtes pas lassé de me combler
encore. 0 Maître pardon ! Comment puis-je oser demander grâce pourles
autres quand je suis si coupable ? Comment, après tant d'offenses, ne
vous êtes-vous pas détourné de moi, ô Seigneur Jésus ? Mon Epoux, ma
vie, pardon !... »
Deux jours plus tard, c'est l'instruction sur la confession qui « la
remue, la bouleverse ». « Depuis quelque temps, je pense à cette
contrition ; je me sens prête à mourir plutôt que de vous offenser
volontairement, même par le péché véniel. Mais avant, à onze, douze,
treize, quatorze ans, ô mon Dieu, ai-je toujours eu ce regret ? Y ai-je
seulement songé ? Je tremble en y pensant ! Je suis décidée à faire une
confession générale. Je m'en épouvante : comment me souvenir de ces
péchés pour la quantité, la diversité ? Enfin Dieu m'aidera... Oh ! oui,
qu'il m'éclaire, pour que je voie mes péchés dans toute leur malice et
horreur...
» Bon Maître, si je devais retomber pareillement, je vous en conjure,
faites-moi mourir ! Comment, après tant d'offenses, avez-vous pu
supporter ma vue ? Comment m'avez-vous prévenue par tant de grâces ? Oh
! merci !... Oh ! pardon ! Quelle douleur j'éprouve en songeant au
chagrin que je vous ai causé, vous que j'aime tant, vous qui me voulez
pour votre épouse ; pardon, pardon, Jésus, je suis une indigne créature
; il n'en est pas une à qui vous ayez tant donné et qui se soit montrée
si ingrate. Je vous aime, je pleure ces péchés qui vous ont fait tant de
mal, ayez pitié de moi, ne voyez que votre miséricorde.
» Mercredi matin, 15 mars. -
Je me suis confessée. J'ai rencontré un
confesseur hors ligne, et j'en remercie le bon Dieu. Le Père m'a trouvé
toutes les marques d'une vraie vocation ; il croit, lui aussi, que Jésus
m'appelle au Carmel, et cette vocation, dit-il, est la plus belle. J'ai
fait une confession générale depuis ma première communion. Le Père
m'affirme que je n'ai jamais perdu l'innocence baptismale. » - Aucune
réflexion ne suit l'aveu si simple de cette assurance dont nous savons
qu'elle éprouva tant de bonheur ; mais les actions de grâce se pressent
de plus en plus sous sa plume. Elle ne cesse de bénir Celui qui a fait
en elle de grandes choses et lui réserve de nouvelles faveurs.
Après un sermon sur la mort et le jugement: « Chose extraordinaire ! je
n'ai été nullement effrayée. 0 Jésus, pourquoi trembler de paraître
devant vous ? Pouvez-vous condamner celle qui, malgré ses fautes sans
nombre, n'a vécu que pour vous ? Certes, elle est bien misérable, elle a
mille fois mérité l'enfer ; mais Jésus vous ne pouvez la méconnaître,
c'est votre épouse ; qu'elle marche donc à votre suite ; et, chantant le
cantique des vierges, qu'elle s'enivre des délices de votre présence. O
mort ! si je n'avais l'espoir de souffrir et de faire un peu de bien sur
la terre, comme je t'appellerais à grands cris ! Si jamais je devais
offenser mortellement l'Epoux que j'aime par-dessus toutes choses, alors
fauche-moi avant ce grand malheur. Mon Jésus, tout souffrir, tout
endurer, mais ne point vous causer une telle douleur ! Gardez moi ; mon
cœur est là près du vôtre ; veillez sur lui, protégez-le bien, consumez
le du feu de votre amour. »
Les instructions sur le monde provoquent encore des élans de gratitude :
« Mon Dieu, merci pour m'avoir, dès ma jeunesse, montré la vanité des
choses de ce monde ; merci pour m'avoir attirée à vous !
» Lorsque j'entends condamner le monde et ses plaisirs, quels sentiments
de reconnaissance s'élèvent du fond de mon cœur vers vous. Jamais je ne
pourrai assez vous remercier pour cette belle part que vous m'avez
choisie. Le Père disait ce matin qu'en retournant aux cieux, alors que
vous recommandiez vos apôtres à Dieu, vous lui faisiez d'eux cet éloge «
Père, ils ne sont point du monde ; ils vivent dans le monde, mais ils
n'en sont point. » Et moi aussi, bon Maître, je suis dans le monde, mais
je ne vois que vous, je ne veux que vous et votre croix. Ce monde ne
peut me satisfaire, je languis, je souffre, car je vous cherche. 0
Bien-Aimé, prenez-moi toute à vous, vous êtes si puissant, vous pouvez
tout arranger : un miracle, ô Jésus, je vous en conjure ! »
Quelques jours après : « Le sermon de ce soir sur l'amour divin a été
admirable. J'ai pleuré en écoutant parler de cet amour de Dieu pour mon
âme ; je regrette de ne pouvoir écrire le sermon d'un bout à l'autre,
car c'est le plus beau de tous. 0 Jésus, je ne puis entendre dire que
vous souffrez, que votre cœur saigne en voyant tous ces hommes
s'éloigner de vous ; cela me torture. Vous souffrez, vous, mon Bien-Aimé !
Oui, et dans votre bonté, vous êtes allé jusqu'à me demander à moi,
pauvre ver de terre, de vouloir bien vous consoler. Est-ce possible ?
Mon Jésus ! C'est trop beau, trop doux pour mon cœur ! »
Prise à ce degré par le divin amour, Elisabeth sera plus attentive
encore aux moindres détails de sa perfection. Elle cherche la lumière
dont elle croit avoir besoin et regrette la manne fortifiante de la
parole sainte. Après quelques instructions sur la vie chrétienne, nous
lisons : « Je compte demander des avis à ce sujet au Père L... ; j'ai
plusieurs choses, du reste, à lui dire, et il me tarde beaucoup d'aller
le trouver...
» Quel malheur ! la mission approche de sa fin, comme elle a vite passé
! Un sentiment de tristesse s'empare de mon âme ; mais Jésus me dit
d'être toute à la joie de bientôt Lui appartenir. Je regarde le monde,
les objets du monde comme des choses parmi lesquelles je ne fais que
passer ; je n'y attache point mon cœur, et chaque matin, en examinant ma
journée, je promets au divin Epoux tels ou tels sacrifices. Lorsqu'il en
est un qui me coûte, lorsque j'hésite, Jésus insiste si fortement qu'il
m'est impossible de le Lui refuser.
» 0 mon Dieu, pendant ces quatre semaines, vous n'avez fait que me
combler de bienfaits, surtout pendant ces derniers jours. Je suis si
heureuse ! Je ne puis comprendre ce prodige de votre amour ; quand je
pense à toutes mes faiblesses, à ma tiédeur envers vous, votre bonté me
confond. Bientôt je serai toute vôtre, ne m'occupant que de vous, ne
vivant que pour vous, ne conversant qu'avec vous. Je sais, je sens que
vous aspirez à ce jour où votre bien-aimée sera enfin toute à vous ;
elle aussi l'attend avec impatience. Ah ! Elle aura à faire un gros
sacrifice en quittant celles qu'elle chérit si tendrement ; mais elle
éprouve une douceur infinie dans ce sacrifice, puisque c'est pour vous
qu'elle le fait ; pour vous qu'elle aime par-dessus tout ; pour vous qui
avez blessé son cœur ; vous dont les attraits l'ont captivée ; vous son
Epoux, sa mère, sa sœur, son amour suprême ; vous qui pouvez tout
remplacer en son cœur. Mystère d'amour ! Quoi l vous voulez bien
m'élever jusqu'à vous, et vous me donnez la plus haute des vocations !
Ah ! plus de larmes ni de tristesse ; mon âme, enivre-toi de bonheur.
» Je compte les jours qui me séparent de cette heure si belle où, par
trois vœux, je vous appartiendrai sans retour. Je serai votre épouse,
une humble et pauvre Carmélite, une crucifiée à votre image.. O mon Roi,
mon amour suprême, soutenez-moi toujours dans cette voie de la croix que
j'ai prise pour partage, car sans vous je ne puis rien. Je ne serai pas
toujours portée par la grâce comme maintenant ; j'aurai à lutter : soyez
là, mon Jésus, fortifiez-moi. Pendant ces deux années que je vais
employer à me préparer à la vie religieuse, faites-moi beaucoup
souffrir, détachez mon cœur de tout ; qu'il soit libre pour que rien ne
l'empêche de vous voir ; brisez ma volonté, abaissez mon orgueil, ô vous
si humble de cœur ; enfin, façonnez-le pour qu'il puisse être votre
demeure aimée, pour que vous veniez vous y reposer, y converser avec moi
dans une idéale union. Que ce pauvre cœur ne fasse plus qu'un avec vous,
Cœur divin, et pour cela, arrachez, consumez tout ce qui vous déplaît.
Dans deux ans !... C'est bien long ! Mais mon bonheur sera si doux, que
déjà j'en jouis, je le savoure. Ah ! dites, mon Amour, rien ne
surviendra ?... Non, j'ai confiance, et qui sait !... Peut-être sera-ce
encore plus tôt que vous me prendrez ; arrangez tout, je vous confie
tout. Merci, mon Jésus, inspirez mon confesseur, soutenez maman si
admirable de résignation, récompensez Marguerite, et moi, faites-moi
souffrir, prenez-moi, je suis toute à vous ! »
Pâques. - Les joies de la Résurrection ne lui font pas oublier la
douleur que lui cause celui pour qui elle a tant prié. « Alléluia !
Alléluia ! Bon Jésus, je pleure en ce jour de gloire et de joie, je
pleure la fin de la mission ; je pleure surtout l'endurcissement de M.
N... ; j'ai entendu votre voix au fond de mon cœur ce matin ; vous
m'avez dit de ne pas me désoler, que si mes prières semblaient ne point
être exaucées, du moins toutes ces supplications, toutes ces souffrances
avaient fait du bien à votre cœur. Cela me console. Mais puis-je être
heureuse alors que vous, mon Epoux, vous souffrez. Vous pouvez cependant
vous réjouir en, voyant toutes les conversions obtenues pendant cette
mission ; et pour passer ce jour de Pâques un peu moins tristement, je
m'unis à l'allégresse de votre cœur. Ne pensez, en ce beau jour, qu'aux
brebis égarées qui sont revenues au bercail.
» Le Père missionnaire nous a fait ses adieux ; il a recommandé aux âmes
qui n'ont point vu leurs prières exaucées de ne pas se décourager, leur
assurant qu'il est impossible qu'elles ne le soient pas un jour, car
Dieu tiendra compte de tant de prières et de sacrifices. Comme ces
paroles m'ont fait du bien ! »
Hélas ! ce pécheur endurci, esprit voltairien, justifia les craintes du
Père L... Quand on vint apprendre au Carmel sa mort caractérisée par
tous les signes de l'impénitence, sœur Elisabeth de la Trinité leva
simplement les yeux au ciel en poussant un profond soupir : « Le
malheureux ! » dit-elle ; puis elle adora la justice de Dieu. Nous
ignorions alors tout ce que cette âme lui avait coûté de sacrifices, de
larmes et de prières. Elle ne parut avoir aucun retour sur elle-même ;
toute à Dieu, la seule pensée de son amour méconnu l'affligea, témoin
les lignes suivantes
« La mort de M. N... m'a profondément peinée ; dire que Dieu a tant
aimé, et que des cœurs se ferment à l'action de cet amour ! »
Ce zèle brûlant qui la consumait bien jeune encore, plongeait ses
racines dans une charité ordonnée par l'Epoux divin, qui l'avait
introduite dans les celliers de l'oraison
« N'avez-vous pas ouy, écrit un vieil auteur, ce que l'Epouse dit, que
le Roy l'a introduite dans la cave au vin et a ordonné en elle la
charité ? C'est cela même qui se trouve en l'âme, et Dieu veut, sans que
cette âme sache comment, qu'elle sorte de là scellée de son sceau,
c'est-à-dire de son amour et du désir qu'Il a que les âmes se sauvent,
et des peines qu'Il ressentait, voyant les grandes offenses qui se
commettaient contre son Père. »
Sommaire
CHAPITRE IV
Vertus surnaturelles.
Esprit de prière. - Grâces d'oraison. - Influence d'Elisabeth. - O
crux, ave, spes unica. - Rapports avec le Carmel. - Dernière
retraite dans le monde.
Comment s'étonner qu'une âme aussi généreuse ait été divinement comblée.
« Ta mesure sera ma mesure », disait Notre-Seigneur à sainte Catherine
de Sienne. Celle d'Elisabeth devait être abondamment remplie.
Elle reçut d'abord un esprit de prière qui l'aurait retenue des heures à
l'église. Une amie de sa mère lui demandait un jour ce qu'elle pouvait
dire au bon Dieu tout ce temps-là. « 0 Madame, nous nous aimons. »
Réponse digne d'une enfant de sainte Thérèse : la séraphique Mère
n'enseigne-t-elle pas que l'oraison consiste moins à penser qu'à
beaucoup aimer.
Bien jeune encore, nous nous en souvenons, elle allait d'instinct à la
prière ; « à treize ans, la contemplation de la Cène était déjà son
habituel sujet d'oraison ». Comment se passaient ces heures si
délicieuses à cette âme privilégiée ? Volontiers nous nous la
représentons prenant sur le cœur du divin Maître la place de l'Apôtre
vierge, et, dans cette attitude abandonnée qu'elle conservera jusqu'au
dernier jour, reposer suavement. Alors commencent à lui être dévoilés
les secrets de la Charité divine, dont le mystère doit absorber sa vie.
Le Jardin des oliviers l'attire aussi. Nous avons parlé d'une phase
douloureuse qui suivit sa première communion. Ses propres angoisses la
font-elles songer à celles du divin agonisant de Gethsémani ? Sont-elles
le principe des stations qu'elle prolonge dans la compagnie du Sauveur
triste jusqu'à la mort ? Quoi qu'il en soit, toujours oublieuse
d'elle-même, la généreuse enfant cherche à le consoler par une
compassion d'autant plus sincère qu'elle s'offre à partager l'amer
calice.
Tandis qu'elle remplissait ce rôle d'ange consolateur, l'âme d'Elisabeth
se fortifiait. Le désir de pâtir à son tour, fruit de son amoureuse
contemplation, lui devenait un secours aux heures difficiles, car chez
elle les mouvements de grâce eurent toujours un effet pratique.
C'est à cet âge environ que, se sentant conviée aux noces mystiques,
elle y prélude par les divines fiançailles de son vœu de virginité. Il
fut suivi de vraies grâces de recueillement : rien ne la détournait de
Dieu. Pénétrée de sa sainte présence et tout émue des effets qu'elle en
ressentait : « Quand je verrai mon confesseur, se disait-elle, je lui
demanderai ce qui se passe en moi, » Le confesseur, prudent et sage,
cherchait moins à l'éclairer sur son état contemplatif, qu'à encourager
des efforts encore nécessaires pour achever d'ordonner sa vie au gré de
Celui qui déjà. prenait en elle de si grandes complaisances.
En réalité, Dieu lui découvrait son habitation au dedans d'elle-même ;
c'est là qu'elle se recueillera, à l'exemple de sainte Thérèse, à
l'instar de la vierge de Sienne : « Puisque je ne puis rompre avec le
monde et vivre solitaire, ah ! du moins, donnez-moi la solitude du cœur
; que je vive avec vous dans une intime union ; que rien ne puisse me
distraire de vous ; que ma vie soit une oraison continuelle.
» Vous le savez bien, mon divin Maître,, quand j'assiste à ces fêtes
mondaines, ma consolation est de me recueillir et de jou |